The Shi(r)tstorm, tempête de sexisme à l’Agence Spatiale Européenne

Comme je suis parfois un peu vulgaire, j’aime bien cette expression anglophone, « shitstorm », en bon français tempête de merde, qu’on utilise pour caractériser une réaction ou un ensemble de réactions un peu violentes à un truc (exemple : je lui ai mélangé tout ses échantillons sans faire exprès je te raconte pas le shitstorm que je me suis pris). J’ai donc bien aimé le détournement de l’expression en « shirtstorm » pour désigner l’ensemble de réactions indignées et contre-réactions haineuses indignées à l’affaire de:  LA CHEMISE DE L’ESPACE (shirt = chemise, vous suivez?).

Petit rappel des faits : le 12 novembre 2014 (oui je plaide coupable, je vous sers un peu du réchauffé), la mission Rosetta de l’Agence Spatiale Européenne  réussit à poser une sonde sur une comète après 10 ans de voyage: wooooot wooot! Grande réussite scientifique de 2014, un vrai truc de ouf, tout le monde se congratule, couverture maximale de l’évènement, et interview en direct de l’un des scientifiques du projet. Et là, c’est le drame, car Monsieur Rosetta porte une chemise couverte de bimbos hypersexualisées.

Thanks To That Shirt, We May Get a Shirt Celebrating Women In Science

Dr. Taylor dans sa belle chemise du dimanche.

S’en est évidemment suivi un débat enflammé sur la chemise en question, si c’est sexiste (OUI), si oh-c’est-bon-un-peu-d’humour-oh (NON), si c’est une simple faute de goût, etc. Le lendemain, le bonhomme visiblement assez ému s’est excusé de manière tout à fait sincère, et le nuage de merde est doucement retombé. L’odeur en revanche nous reste un peu dans les narines.

Alors, pourquoi cette chemise pose problème? D’abord, personne n’accuse le Dr. Taylor (c’est son nom) d’être le dernier des misogynes. En fait, il n’a visiblement pas du tout anticipé le shirtstorm qui s’est abattu sur lui. Ceci dit, cela fait partie du problème : qu’il n’ait pas réalisé que la chemise n’était pas exactement le truc à porter pour l’occasion et que personne n’ait songé à le lui dire est une belle indication que le milieu est complètement à l’ouest pour ce qui est des facteurs qui contribuent à faire des sciences (et en particulier des sciences dures comme l’astrophysique) un domaine inhospitalier pour les femmes. Au labo, une telle chemise me mettrait par exemple mal à l’aise car elle me rappelle (en partie inconsciemment) que femme=objet sexuel, donc que je suis potentiellement considérée comme telle dans mon milieu professionnel : objet sexuel, un statut qui n’aide pas vraiment à se sentir légitime en tant que scientifiquE. C’est du même acabit que les blagues de cul, qui sous couvert de « bonne ambiance » contribuent à créer une connivence entre mâles dont les femmes sont exclues. Du coup, porter cette chemise pour un évènement planétaire (ou plutôt cométaire HAHAHA), ben ça passe un peu pour du foutage de gueule, un pied de nez à toutes les femmes qui luttent pour se faire leur place en science, et aux femmes en devenir (« on ne naît pas femme, on le… » Simone sort de ce post.) qui enregistrent inconsciemment que plus grandes, on les attend plutôt sur la chemise que sur la mission spatiale.

Avec une certaine ironie, à peu près au même moment, on pouvait voir circuler une autre image d’un succès spatial, celui de la Mission Mars en Inde (la mise en orbite d’un satellite autour de la planète rouge) :

Les femmes de l’ISRO (Indian Space Research Organiation) dans leurs beaux saris du dimanche.

Bon, au niveau des couleurs, il y a des similarités, mais pour le reste, on conviendra que cette photo envoie des signaux autrement plus positifs pour la représentation des femmes en science que la chemise du Dr. Taylor…(en revanche j’espère qu’un jour plus personne ne trouvera extraordinaire de voir des femmes, non-blanches, en habits traditionnels, célébrer le succès d’une mission scientifique)(mais que le sexisme de type chemise de l’espace cessera de déclencher des vagues de haine envers celles qui le dénoncent). Sur ce, je vais m’envoyer en l’air.

S.P.

D’autres ont décrit mieux que moi les tenants et les aboutissants du shirtstorm, par exemple sur STEM Women, Slate, The Broken Spoke, The Washington Post, entre autres. Ne ratez pas Manfeels Park pour le mot de la fin.

4 réflexions au sujet de « The Shi(r)tstorm, tempête de sexisme à l’Agence Spatiale Européenne »

  1. La photo 2 me met vaguement mal à l’aise : le sari traditionnel ne me paraît en effet pas très pratique pour conduire ou courir après le bus, se baisser pour brancher un cable…, long à arranger le matin et sans doute difficile à laver. Est ce un « dress code » ? Dans cet endroit est il mal vu de venir en jean/t-shirt/cheveux courts ? J’hésiterais à aller dans ce labo à la seule vue de la photo, je choisirai plutôt celui de la photo 1 ou je suis sûre de pouvoir venir habillée comme je le souhaite sans attirer l’attention.
    Bon, c’est peut être juste une tenue pour un jour exceptionnel et elles sont habillées autrement au quotidien?

  2. Salut Nathalie,
    Merci pour ton commentaire, qui souleve plusieurs questions sur lesquelles je vais tenter d’apporter mon grain de sel… D’abord, qu’un sari ne soit pas tres pratique pour courir/difficile a laver etc me semble un peu hors sujet : des talons ca n’est pas pratique pour courir apres un bus et une jupe un peu courte pareil pour brancher un cable, et pourtant ce genre de reflexion ne nous viendrait pas a l’esprit s’il elles etaient habillees a l’occidentale. Il y a en general dans les labos des regles vestimentaires pour ce qui est danger/hygiene, mais pour le reste chacun devrait faire comme il veut (y compris porter des trucs pas pratiques) dans la limite du respect des autres (cf chemise).(ceci dit, je suis d’accord que si venir AUTREMENT qu’en sari etait mal vu, ca serait effectivement un probleme)(mais je doute que ca soit le cas) Je crois que si cette photo a rejoui tant de monde, c’est qu’elle deconstruit l’image du scientifique homme/blanc/blouse, mais sans se contenter de l’elargir a femme/blanche/blouse.
    Pour la petite histoire, j’ai lu un temoignage de l’une des ingenieures de l’ISRO qui disait qu’elle oubliait facilement etre une femme, vu que la plupart du temps ils travaillaient en « clean room », donc couverts des pieds a la tete par des habits de protection.

    Ensuite, pour moi la chemise de la photo 1 serait plutot l’indication d’un labo ou les biais conscients et inconscients auraient plus de poids car personne n’y a jamais reflechi, et ou il serait justement plus dur de naviguer entre attirer des jugements negatifs parce qu’on est trop feminine, ou attirer des jugements negatifs parce qu’on ne l’est pas assez (les 2 vont souvent de pair…)

    Je crois que la conclusion qui s’impose est : ne choisissez pas votre labo sur photo :)

  3. Ping : Les femmes et la science..fiction ! | Regards féminins sur la science

  4. haha je connais un homme qui travaille à l’ESA à Paris et qui est un gros connard sexiste. il est pas du genre à porter ce style de chemises, et il a pas mal travaillé avec des femmes scientifiques, mais c’est quand même un gros connard sexiste.

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