The confidence gap : c’est du lard ou du cochon?

Oyez oyez braves bécasses gens! Le mystère des inégalités salariales (et autres) est enfin percé! Et la solution était là, toute simple, à portée de main. Et bien oui, mesdames et mesdames, ne cherchez plus, vous souffrez de discriminations au sein d’une société patriarcale manquez tout simplement de confiance en vous!! Allez allez, on se met un coup de pied aux fesses, on arrête de se cacher derrière le fauteuil en se demandant si notre jupe fait pute ou prude, et on fonce vers le succès en écrabouillant toutes les autres!!
Bon, trêves de sarcasmes, le sujet est sérieux, il s’agit d’un livre, intitulé The Confidence Code. Les auteures, Claire Shipman et Katty Kay, ont découvert au travers d’interviews avec les femmes les plus influentes du monde (sic), que même dans les hautes sphères du pouvoir, ces dames souffrent du syndrôme de l’imposteur et d’un cruel manque de confiance en elles. Shipman et Kay présentent leur découverte et l’ouvrage qui en a découlé dans un essai publié sur The Atlantic, intitulé The Confidence Gap, qui a beaucoup fait parler dans les salons (y compris ceux du Ministère des Droits des Femmes, on y viendra).

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Dans leur essai, quelques récits sont présentés, ainsi que la démarche des auteures, leur prise de conscience, puis leur cheminement pour traiter le sujet. Quelques passages m’ont fait vraiment tiquer (l’instinct maternel présenté comme une évidence et frein à l’équilibre travail/vie, « les composantes génétiques » du manque de confiance, et « la façon dont ils se manifestent chez les animaux », sans oublier l’inévitable « cerveau de femme »: je n’ai pas lu le livre, mais je peux imaginer ici de beaux exemples de Darwi- et Neuro-sexisme), enfin passons (ne me lancez pas sur les travers des médias quand il s’agit de vulgarisation scientifique, et allez donc jeter un oeil sur Allodoxia).

Pour côtoyer un grand nombre de femmes scientifiques brillantes qui pensent encore qu’elles sont arrivées là par chance ou par erreur, et pour être confrontée au problème lors de mes quotidiennes séances d’introspection-culpabilisation, je constate que mon expérience rejoint les nombreuses études sur le sujet : les femmes manquent de confiance en elles. Et effectivement, c’est un problème. Bien que les auteures donnent l’impression qu’elles ont fait la découverte du siècle alors que le phénomène est relativement bien décrit depuis un bon bout de temps (et perçu par quiconque a eu quelques conversations personnelles avec des amies ou collègues), il n’est globalement pas négatif de retracer les grandes lignes du syndrôme de l’imposteur et autres fragilités, de le débusquer chez des femmes reconnues comme des modèles de réussite, et de vulgariser un peu les résultats importants des études sociologiques liées à la confiance, et à la perception de la confiance. En fait, cela permet une prise de conscience et un sentiment de n’être pas seule dans le bain du doute de soi : théoriquement, que du bon. Il y a d’ailleurs dans l’essai, et donc j’imagine dans le livre, des tas de témoignages et d’informations intéressantes.

Le bât commence à blesser lorsqu’il s’agit d’interpréter et de mettre en perspective cette « découverte », ainsi que de proposer des solutions pour clore ce « fossé de confiance ». Les auteures reconnaissent brièvement qu’il existe des barrières institutionnelles et culturelles au succès féminin, mais clament que ces explications passent à côté de quelque chose de plus basique, la fameux manque de confiance, qui est donc présenté comme une variable purement individuelle complètement indépendante des causes institutionnelles et culturelles mentionnées juste avant.

Les causes structurelles des inégalités de genre sont donc balayées d’un revers de main au profit d’une solution miracle : que chacune améliore sa confiance en elle. Mais pour ça, nous prévient-on, il va falloir travailler bien fort (ça tombe bien on savait pas trop quoi faire de nos dimanches). L’idée que le succès est accessible à quiconque travaille beaucoup et fait assez de sacrifices est à la base du modèle de réussite à l’américaine, il n’est donc pas surprenant de le retrouver ici. Mais le discours est à double tranchant puisque la responsabilité du succès, et donc de l’échec retombe entièrement sur les épaules de chacune. Un bon moyen pour ne pas remettre en cause le système ni pointer les échecs de la méritocratie. C’est d’ailleurs, je pense,  l’une des raison pour lesquelles ce genre de bouquins a tant de succès auprès des médias dominants (les magasines Forbes et Business Insider, pas vraiment connus pour être des modèles de subversion, sont par exemple enthousiastes).

Le succès, nous explique-t-on, est autant corrélé avec la confiance en soi qu’avec les compétences réelles. Par ailleurs, les gens les moins compétents ont tendance à surestimer leurs capacités. Les hommes ont aussi tendance à les surestimer, alors que les femmes ne se sentent en confiance que lorsqu’elles sont sur-qualifiées/sur-compétentes. Si les auteures ont l’air de brièvement déplorer que les compétences réelles importent finalement peu, elles nous proposent quand même de coller à ce modèle-là. Exit la question du backlash (lorsqu’une femme questionne ou n’obéit pas aux stéréotypes et en subit des conséquences négatives), et du double-standard (le fait que les hommes et les femmes sont jugés différemment pour un même comportement), il s’agit ici de faire un travail sur soi-même afin de se couler dans un moule créé par et pour les hommes. Finalement encore une fois les valeurs/attitudes étiquetées « masculines » (sur-confiance, prise de risque, impulsivité) sont érigées en norme, un idéal à atteindre pour les femmes de manière à pouvoir bénéficier des mêmes privilèges que ces messieurs (argent, pouvoir : une certaine définition du succès.) Ce modèle de réussite a été construit à partir de qualités « masculines » inculquées dès l’enfance aux petits garçons, et découragées chez les petites filles. Ne serait-ce pas justement ce modèle-là qu’il faudrait remettre en cause? Après tout, pourquoi le fait de savoir se remettre en question, de réfléchir à deux fois avant de se lancer, de reconnaître qu’on est parfois aussi arrivé-e-s là grâce à des privilèges (de classe, de race, etc), ou encore de laisser une certaine place au doute serait une mauvaise chose, surtout en science?Alors, soyons clairs : je ne nie pas le fait que nous gagnerions toutes à améliorer notre confiance en nous, et oser : demander des augmentations, accepter des propositions d’interventions en symposium, prendre la parole… En revanche, que ces bouquins de développement personnel, qui témoignent d’une méconnaissance/mésinterprétation de la littérature scientifique et sociologique soient érigés en bible d’un nouveau féminisme et leurs apôtres en stars de l’égalité homme-femmes, ça me fait doucement pleurer. Quand on demande aux femmes de s’adapter à  un système sexiste plutôt que de questionner le système, ça donne aussi des choses comme ça : une appli du Ministère des Droits des Femmes censée aider les professionnelles à construire leur fameuse confiance, qui leur conseille de « sourire un peu, être avenante, mais pas trop, pour ne pas envoyer le signal qu’on peut être une proie facile » et aussi de « Rappeler aux hommes qu’ils sont des pionniers, depuis toujours ». Lisez-en la critique au vitriol de Crêpe Georgette, elle vaut le détour.


Je vous laisse méditer sur une citation bien pourrie tirée de l’article : « If we keep at it, if we channel our talent for hard work, we can make our brains more confidence-prone. What the neuroscientists call plasticity, we call hope. »
(« Si on persévère, si on canalise notre talent pour travailler dur, nous pouvons rendre nos bêtes cerveaux de femmes plus enclins à la confiance. Ce que les neuroscientifiques appellent plasticité, nous l’appelons espoir. »)C’est pas gagné. Et c’est une neuroscientifique qui le dit…S.P.

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