Thank you for considering me for this opportunity

Une phrase anodine en apparence, mais attention, en fonction du ton de voix que vous employez pour la dire, vous pouvez diminuer considérablement votre probabilité d’embauche. Enfin, surtout si vous êtes une femme.

vocal fryC’est dans cet article de Plos One que j’ai lu il y a quelques temps sur les intonations de voix chez les femmes (the « vocal fry ») et leur impact sur la probabilité de trouver un job. J’aime bien ce genre d’étude, mais j’avais trouvé étrange le ton de l’article, qui se voulait très neutre et objectif mais balançait parfois des généralités choquantes à mon goût. Mais je trouve qu’il reflète bien la (mauvaise) tendance actuelle à vouloir « coacher » les femmes sur leur manière de se comporter (et apparemment de parler) pour être successfull. Anyway, en voilà un petit résumé.

En gros, aux States, il parait que de plus en plus de femmes baissent le ton de leur voix et utilisent une voix plus « masculine » que d’habitude au boulot (et ailleurs). Ce phénomène touche désormais une majorité d’américaines, et fait le buzz depuis quelques temps. Certains auteurs ont émis l’hypothèse que cette voix grave pouvait avoir des effets positifs sur leur crédibilité et leur leadership perçus par leur entourage (une voix plus grave apparemment ça fait plus matur et plus sérieux). Mais d’un autre côté, certains auteurs constatent que cette voix grave rend les femmes moins attractives et que cela pourrait nuire à leur probabilité d’embauche lors des entretiens « the use of vocal fry can be perceived as a cue of social dominance, leadership capacity, but retains feminity” (ahah). Alors diantre, que faire?

Devant tant de questions existentielles (ou pas) soulevées par ces résultats, les auteurs ont voulu tester de manière plus rigoureuse les effets de cette gravitude (à ne pas confondre avec la bravitude) sur la probabilité d’être recruté par un employeur. Pas bégueules, ils ont demandés à des hommes et des femmes de répéter cette phrase « thank you for considering me for this opportunity » avec leur voix normale et avec une voix plus grave et ont passé les bandes sons à des cobayes.  Voilà un exemple de vocal fry.

 

Et en résumé, ils ont trouvé que les cobayes (homme ou femme) percevaient les voix graves comme moins attractives, moins compétentes, moins éduquées, que les voix normales, ce qui diminuait leur volonté d’embaucher la personne. Mais ces notations négatives touchaient beaucoup plus les voix de femmes que celles des hommes. En gros, une voix trop grave chez un homme, ça pénalise un peu, chez une femme, ça pénalise énormément. Bim double standard (voir l’article précédent là-dessus). Les auteurs interprètent ça comme un résultat du fait que les femmes n’ont pas intérêt à « singer » les attributs masculins, car cela pourrait être perçu comme non naturel, ce qui les dessert en fin de compte sur le marché du travail (bien fait pour elles). Un bel exemple de backlash.

Bon, comme on se refait pas, j’ai commencé par chercher des biais scientifiques à l’étude, et il y en a, en particulier le fait qu’ils aient demandé aux gens de baisser le ton de leur voix dans les enregistrements, ce qui a pu rendre ces voix non naturelles et donc moins attractives (mais bon cela n’explique pas les différences entre homme et femmes me direz-vous), mais au bout du compte me sont restées deux impressions principales. D’une part, l’énergie considérable dépensée par ces chercheurs et ces études pour examiner à la loupe la façon de se comporter des femmes et ce qu’elles devraient adopter comme attitude pour réussir dans un monde d’homme, au lieu de réfléchir au fondement des inégalités actuelles. Je trouve que c’est un peu une manière de faire porter une part de la responsabilité aux individus, et en particulier aux femmes, et de ne pas remettre en question les problèmes structurels de notre société (le manque de structure d’accueil pour les petits dans les entreprises, les congés paternels tout pourris etc) qui brident les femmes dans leur carrière.

vocal-fryD’autre part, cet article s’ajoute à la pile de recommandations contradictoires et obnubilantes qui existent actuellement partout et qui sont hyper à la mode pour nous coacher, nous les pauvres femmes faibles, améliorer la confiance qu’on a en nous, et tous ces trucs à la con qu’on est censé faire pour améliorer nos chances de trouver un boulot dans les domaines réservés aux hommes. J’ai même téléchargé l’appli officielle du gouvernement français pour les femmes « Leadership pour elles », dont on a parlé dans un article précédent, qui est exactement dans la même veine. Une de leur recommandation m’a bien fait rire (et pleurer en même temps) « Au travail, habillez –vous correctement sans être aguicheuse, blabla » et autre trucs dans ce style là. Mais enfin, quand arrêtera-t-on de nous prendre pour des dindes, et à passer trois plombes à discuter de nos fringues, de notre façon de parler, ou du ton de notre voix ? Il suffirait juste d’écouter ce que ces femmes ont à dire au lieu de pinailler sur la façon qu’elles ont de le dire ou sur leur apparence. Bref, pour nous coacher, c’est pas compliqué, on ne demande qu’une chose : qu’on nous écoute sur le fond sans juger la forme. Ouais, je vais quand même éviter cette jupe trop courte pour mon congrès à NY moi… C’est pas gagné.

Parrotfish.

 

La source: http://www.plosone.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pone.0097506

On en parle: http://rue89.nouvelobs.com/2014/07/12/vocal-fry-britney-spears-pole-emploi-253674

http://www.theatlantic.com/business/archive/2014/05/employers-look-down-on-women-with-vocal-fry/371811/

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