Sur le terrain, les chercheuses sont parfois des proies

J’ai quelques histoires dans ma besace qui pèsent un peu trop lourd. Ça fait longtemps que je les traine avec moi. Il faut en parler. De cette violence qui nous poursuit. Je parle ici d’une violence particulière : la violence sexuelle. Essayons modestement d’aborder la à l’aide de témoignages que l’on m’a rapportés, et des résultats d’une étude publiée cet été par Kathryn B. H. Clancy (anthropologue de l’université de l’Illinois) et ses collègues.

Les activités de recherche scientifique comportent souvent une dimension « outdoor », « in the field »… en français dans le texte on appelle ça « le terrain ». Et c’est bien connu ma petite, si tu t’aventures toute seule dehors, le grand méchant loup est là qui te guette ! Ainsi les femmes du monde académique qui s’aventurent sur le terrain se retrouvent parfois dans une position qu’elles n’avaient pas cherchée : celle de la proie.

Une biche etonnée à la lecture de ce post (cc) Nicolas Hoizey_FlickR

Une biche étonnée à la lecture de ce billet            (cc) Nicolas Hoizey

Par exemple, il peut s’avérer périlleux d’aller en forêt péri-urbaines pour aller étudier les oiseaux, les écureuils ou bien encore y faire des prospections botaniques, comme plusieurs de nos collègues ont pu s’en rendre compte. Ces lieux étant fréquemment le siège de toute une activité commerciale, bien organisée, entre clients, proxénètes et prostitue-e-s , les bottes en caoutchouc et les grosses vestes polaires ne sont pas une protection suffisante pour éviter la confusion. Une femme dans ce contexte et quel que soit son accoutrement peut donc se trouvée confondue avec celles qui font commerce de leur corps : invites des clients, harangue de celles qui voient là une potentielle concurrence. Pas bien grave peut-être. Juste désagréable.

Les enquêtes ethnographiques peuvent donner lieu à d’autres genres de confusion. En effet, lorsqu’il s’agit d’étudier des pratiques pour lesquelles hommes et femmes sont séparés pour de longues périodes (par exemple la chasse ou l’élevage nomade), les chercheuses peuvent se retrouver isolées au sein de groupes d’hommes. Certaines se retrouvent confrontées a des invites sexuelles… . Elles ne pourront pas forcément, ou ne se sentiront pas forcément autorisées à les refuser, en fonction du contexte et du degré d’isolement dans lequel elles se trouvent. Traumatismes.

De manière plus générale, la pratique des sciences de plein air produit des situations d’isolement qui peuvent mettre en danger. Bien sûr, le mythe du petit chaperon rouge a du plomb dans l’aile (la plupart des viols sont perpétrés en plein jour et la victime connait son agresseur, et beaucoup de violeurs sont des hommes bien intégrés socialement). Mais ça n’enlève rien aux risques que comportent l’isolement.

Le petit chaperon rouge et le loup qui nous lisent également (cc) Sofi_FlickR

Le chaperon rouge et le loup nous lisent également (cc) Sofi

Une chercheuse biologiste témoigne de son expérience. En repérage sur une île, elle cherche des zones d’études. Les zones traversées comportent divers dangers : il faut éviter les serpents, mais aussi, les cultivateurs de marijuana. Les femmes ne circulant jamais seules sur l’île, impossible de faire un pas sans se faire accompagner d’un homme.

« Bien sûr ce n’est pas une contrainte énorme mais ça m’a longtemps empêchée de me sentir légitime et indépendante pour monter un programme de terrain. Résultat, j’ai laissé tomber cette zone, ce qui est dommage d’un point de vue scientifique. Bref on est cantonnées à accepter la protection d’un homme, ou à choisir des zones de terrain safe (avec moins de biodiversité intéressante du coup). »

Enfin le pire peut-être, c’est quand ça vient … de vos propres collègues. En témoigne l’article paru dans Plos One, et évoqué plus haut, répertoriant les cas de harcèlement sexuel dans les stations de recherche « in the field ». L’article a fait un peu de bruit dans la presse (voir ici). Voici quelques-uns des résultats : plus de 60 % des personnes interrogées déclarent avoir fait l’objet de harcèlement, et 20%, d’agression sexuelle, venant en majorité des collègues et très peu des personnes locales issues des lieux où les stations de recherche sont implantée.. Harcèlement et agressions sexuelles s’adressent en grande majorité aux étudiant(e)s et personnels techniques, et plus aux femmes qu’aux hommes, en particulier en ce qui concerne les agressions sexuelles (26% des femmes interrogées et 6% des hommes déclarent avoir subi une agression). Les logiques diffèrent en fonction du genre : les hommes sont plutôt victimes de leurs pairs tandis que les femmes se retrouvent plutôt victime de leur supérieur hiérarchique. Ces résultats ne diffèrent apparemment pas sensiblement d’autres contextes de travail : les séjours de terrain seraient « un lieu de travail » comme les autres.

L’étude insiste en conclusion sur les importantes conséquences psychologiques des évènements sexuellement traumatisants, et plus généralement des atmosphères hostiles, qui handicapent l’épanouissement et la progression professionnelles de celles et ceux qui en sont victime. L’article associe ces résultats à la moindre représentation des femmes dans la recherche scientifique: on comprend ici que les menaces d’agression sexuelle apparaissent à la fois comme un outil de domination directe et une source indirecte d’inégalités, puisque elles attaquent la confiance en soi de celles qui en sont cibles, limitant leurs chances de succès.

En conclusion, quelles solutions ? L’information et la préparation des étudiant-e-s – et de tous les personnels de recherche – aux spécificités des conditions de terrain, et ce sans tabou sur les risques d’agression sexuelle, semblent primordiales. En outre, il semble aussi essentiel, de faire passer certains messages aux hommes du secteur académique… sur les limites à ne pas franchir (en particulier vis-à-vis de leurs étudiantes) ! Enfin il faut aussi souligner le manque persistant de solutions pour rapporter les violences subies : dans un grand nombre d’universités et d’instituts de recherche, les structures de prise en charge n’existent tout simplement pas. On rappelle à ce propos le guide publié par le CLASCHES, sur le harcèlement dans l’enseignement supérieur et la recherche.  (plus de détails dans un autre de nos billets).

Yvonne

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