Sentiment d’appartenance et Stéréotypes (réflexions sur le podcast Women in Science de Nature)

Le Nature Special sur les femmes en sciences qu’on cite souvent sur ce blog n’est plus tout récent, mais j’ai écouté il y a quelques jours le podcast enregistré pour l’occasion : une discussion avec Uta Frith et Athene Donald, toutes deux chercheuses en Angleterre. J’ai eu envie d’en parler ici parce qu’elles disent quelques trucs tout simples qui ont pas mal résonné avec mes réflexions personnelles, et aussi des discussions que j’ai eues récemment avec d’autres chercheuses.
Le sentiment d’appartenance et l’effet Boy’s Club

Athene Donald est apparemment très impliquées dans la cause des femmes en sciences, et elle a créé dans son institution un club « Science and Shopping ». Certes, mes poils se hérissent un peu à l’idée qu’il faille absolument caser des talons, de la mode ou du shopping quelque part pour que les femmes se sentent à l’aise (façon « Science, it’s a girl thing« , le spot raté de l’UE). Cependant, elle explique sa démarche en argumentant qu’il faut arriver à faire passer un sentiment de bienvenue pour les femmes en science, et surtout créer une sorte de « réseau d’anciennes », par opposition aux « old boys networks » au sein desquels les femmes ne sont pas facilement invitées. En cela, je pense qu’A. Donald a raison. Évidemment on ne parle pas ici de réseaux formels avec carte de membre et mot de passe secret, mais la sur-représentation des hommes en science crée un sentiment d’exclusion, de ne pas appartenir à ce club fermé de vieux copains de labo qui se tapent dans le dos et s’invitent mutuellement aux conférences qu’ils organisent. En fait je me suis récemment surprise à utiliser cette expression lors d’une conversation sur skype avec -attention, la classe totale- la présidente de la SfN, sur la situation des post-doc femmes : en parlant du manque de femmes chercheuses à qui s’identifier (« role models ») et de la difficulté de se sentir légitime au sein de la communauté scientifique, c’est sorti tout seul, j’ai dit « It’s a boy’s club » (un titre parfait pour une vidéo parodique à la « it’s a girl thing »). La solution au problème, sans aller jusqu’à des mesures extrêmes comme le shopping (!!), inclut certainement de tisser plus de liens entre collèguEs à divers stades de carrière. Pour créer un sentiment d’appartenance, et profiter des conseils et du soutien de personnes à qui l’on s’identifie et qui font face à des situations/interrogations similaires.

Marie Curie, infiltrée dans le boy’s club à la première Conférence de Solvay.

Le mur maternel : l’arbre qui cache la forêt?

Dans un second temps, Uta Frith et Athene Donald ont abordé le problème de la maternité et de son rôle dans le phénomène du tuyau percé (la diminution graduelle du nombre de femmes au fur et à mesure de l’avancement des carrières). Elles ont insisté sur le fait que la maternité est une réponse facile, souvent la première qui vient en tête, mais qu’il s’agit seulement d’un aspect du problème dans un paysage complexe. Il serait donc simpliste de penser qu’en résolvant les difficultés et inégalités liées à la maternité, on boucherait tous les trous du tuyau. Les stéréotypes culturels jouent un rôle majeur. Outre le manque de moyen purement matériels (absence de congés payés aux US, coûts de garde, etc) les femmes ressentent par exemple la pression d’être « une bonne mère », de passer du temps avec ses enfants, de leur faire des purées bio etc, pression qui n’est malheureusement pas répartie à égalité avec les pères, auxquels on reproche encore rarement d’avoir recours à la nounou 9h par jour. Et si l’on peut résister à la pression extérieure, il est parfois plus difficile de gérer son propre sentiment de culpabilité. Autre exemple, si on a été élevée pour être une gentille fille (la formulation est bien sûr exagérée : mais les études sociologiques montrent que les petites filles sont très tôt éduquées à satisfaire en priorité les désirs des autres, à ne pas se faire remarquer, etc), on n’a pas envie d’être « pushy », insistante et opiniâtre, alors qu’il faudrait pourtant parfois l’être. De même, Uta Frith fait remarquer que le déficit de femmes est beaucoup plus marqué dans les premières années en physique qu’en biologie, car la bio est une matière dans laquelle il n’est pas contre-stéréotypique pour les femmes d’exceller. En résumé, il y a une tension entre le comportement attendu d’une femme dans nos sociétés, et l’attitude qui favorise le succès dans le monde académique (et je dirais même les critères de réussite eux-mêmes). Évidemment, le débat sur les causes du tuyau percé nécessiterait plus que 5 minutes de discussion et quelques exemples, mais je me suis récemment aperçue que tout tournait beaucoup autour de l’opposition famille vs. labo (can we have it all, etc) dans lequel je ne me retrouve pas nécessairement, et j’ai apprécié que le problème soit appréhendé dans une perspective plus structurelle.

Mur maternel : passez votre tour! (pensez à toutes nos extensions pour plus de plaisir de jeu). Source : http://www.genderbiasbingo.com

Je vous suggère d’écouter le podcast en entier si vous comprenez l’anglais british (et celui parlé avec un léger accent allemand) : la discussion survole quelques autres thèmes intéressants dont certains sont détaillés dans des articles du Nature Special. Les interlocutrices évoquent notamment leurs propres carrières et expériences, les politiques de quotas (le fait que leurs effets ne soient pas évalués de façon scientifique et le possible « retour de bâton » pour les femmes en ayant bénéficié) ou encore les biais de genre qui affectent indifféremment hommes et femmes. La discussion se termine sur la nécessité d’inclure les hommes dans les débats et les actions, et la constatation optimiste que beaucoup d’entre eux sont prêt à apporter leur soutien. Je suis dans un bon jour, je n’ajouterai pas de commentaire sarcastique. Youpi!
M.

3 réflexions au sujet de « Sentiment d’appartenance et Stéréotypes (réflexions sur le podcast Women in Science de Nature) »

  1. j’ai pas encore écouté le podcast mais j’adhère à cette idée de ‘boys club’ que j’ai pu constaté de par mes pérégrinations entre les Etats-Unis et l’Asie (et bizarrement l’Asie n’est même pas le pire, je trouve qu’en sciences, il y a une telle envie de modernité et d’excellence, que les femmes sont les bienvenues et très encouragées dans leur carrière….ce qui tranche particulièrement avec leur sociétés encore très patriarcales. La Corée du Sud qui a élu une présidente est un bon exemple). En tout cas ce post me rappelle quelques discussions surréalistes quant à certains de mes hobbys ‘féminins’ et donc ‘stupides’ comme le shopping (j’aime bien la mode, et alors, j’ai envie de dire). Il ne me serait pas venu à l’esprit de juger d’une quelque manière que ce soit mes collègues masculins qui commentaient le baseball. Étrangement, c’est dans ce genre de discussion que j’ai réalisé mon statut hors norme’ ha bah oui je suis une femme. Mais il faut croire qu’une soirée superbowl vaut mieux qu’une virée dans les boutiques…C’est un exemple certes caricatural, et peut être que si j’avais parle de mes mômes, ce serait mieux passé (c’est un truc de ‘filles’ accepté maintenant non?). Je n’ai pas envie de gommer ma féminité pour être mieux accepter dans mon milieu professionnel. Et j’ai parfois l’impression que c’est ce que l’on attend de moi.

    • Hello! Tu dis plein de trucs intéressants dans ton commentaire, notamment sur le mépris systématique des activités étiquetées féminines par rapport a celles considérées comme masculines, ce qui n’est malheureusement pas reservé aux sciences. D’ailleurs ça vaut aussi pour les traits de caractères considérés comme féminins ou masculins. Dans cette ligne-la, un trait « féminin » chez un mec c’est la honte, alors que les attitudes et activités masculines pour une fille vont plutôt lui faire gagner du respect. Moi même je déteste dire ou faire des choses qui collent au stéréotype « fille », comme commander un Cosmo au bar ou avouer que je me suis acheté une quinzième paire de bottes, parce que je sais que ca me décrédibilise. En fait je m’en sens moi-même un peu honteuse, c’est dire si l’info est intégrée! J’ai déjà entendu des collègues raconter qu’elles s’étaient parfois senties obligées de faire le bonhomme ou de rigoler a des blagues de cul pour essayer s’intégrer dans un labo…Dur dur.

  2. ahahah c’est très très vrai, malgré mon obstination à l’honnêteté il y a clairement des dimensions masculines qui ont envahi mon inconscient! Et dès qu’on touche à des jobs ‘à responsabilité’ ou un peu ‘prestigieux’ socialement parlant, toutes les activités ‘filles’ sont un peu la honte. Je me demande même si ça n’est pas le cas dans tous les domaines. Les stéréotypes ont la vie dure et ça demande un vrai effort d’en prendre conscience. J’ai l’impression aussi que la demande de résultats, l’accélération des cadences, etc, facilitent forcement le recours aux stéréotypes (explications ‘simples’ du monde) et n’arrangent pas du tout le bordel. La preuve dans le recours parfois à l’hyperféminisation par les femmes, la surenchère des des stéréotypes ‘filles’ (la vidéo catastrophique de l’union européenne sur les nanas en science qui a déjà été mentionné ici -a croire qu’ils ont trop regardé les vidéos des pop stars féminines en vogue- à la limite ça me donnerait envie de complétement gommer toute part féminine, effet contreproductif puissance 10000) dans les médias surtout, qui n’est, à mon sens, loin d’être la solution (même si je peux comprendre, parfois, la démarche). Je me demande comment la nouvelle génération va gérer tout ça -c’est pire maintenant, paradoxalement-

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