Nature, la saga de l’hiver

Il y a quelques semaines en lisant mes flux RSS Nature j’étais tombée sur une lettre dans la partie « correspondance » qui m’avait fait bondir… De rage, j’avais failli faire un post pour crier au monde entier à nos nombreux-euses lecteurs/trices mon indignation. Et puis je n’avais pas trouvé le temps (Game of Thrones les manips, toussa toussa).
Heureusement, je n’ai apparemment pas été la seule à m’étouffer sur mon bagel, puisque la lettre en question a déclenché une suite de réponses pas piquées des hannetons et des excuses de Nature. Ha! Maintenant que vous vous tortillez de curiosité, dans ma grand magnanimité je vous fait un résumé des épisodes (le gras, c’est moi, les commentaires acerbes aussi):

Episode 1: Lukas Koube a un truc hyper intéressant à dire. Tellement intéressant, qu’il l’envoie à Nature, et que Nature le publie.

« Publish on the basis of quality, not gender

The publication of research papers should be based on quality and merit (sans blague??),  so the gender balance of authors is not relevant in the same way as it might be for commissioned writers (see Nature 504, 188; 2013). Neither is the disproportionate number of male reviewers evidence of gender bias (suffit de le dire pour que ce soit vrai).
Having young children may prevent a scientist from spending as much time publishing, applying for grants and advancing their career as some of their colleagues. Because it is usually women who stay at home with their children, journals end up with more male authors on research articles. The effect is exacerbated in fast-moving fields, in which taking even a year out threatens to leave a researcher far behind. (Aaaah, c’est donc pour çaaaaa! Je comprends mieux maintenant.)
This means that there are likely to be more men in the pool of potential referees. » (Et voila!)
 
Merci!! Merci Lukas, de faire pour nous ce constat très simple : les femmes enfantent, nettoient le vomi et corrigent les devoirs, ça les fout dans la merde, tant pis pour elles. Dis donc, ça prend bien un PhD pour atteindre ce niveau de réflexion! Ben quoi, la vie c’est simple non? C’était pas la peine de nous faire chier avec un Nature spécial gonzesse! Apparemment quelques personnes ont dû envoyer ce genre de réaction à chaud puisque :

Episode 2 : Note de l’éditeur : oups, on a chié dans la colle…

« Nature has a strong history of supporting women in science and of reflecting the views of the community in our pages, including Correspondence. Our Correspondence pages do not reflect the views of the journal or its editors; they reflect the views only of the correspondents.

We do not endorse the views expressed in the Correspondence ‘Publish on the basis of quality, not gender’ (Nature 505, 291; 2014) — or indeed any Correspondences unless we explicitly say so. On re-examining this letter and the process, we consider that it adds no value to the discussion (tu l’as dit bouffi) and unnecessarily inflames it, that it did not receive adequate editorial attention, and that we should not have published it, for which we apologize. 
Nature’s own positive views and engagement in the issues concerning women in science are represented by our special from 2013: www.nature.com/women. »

C’est le moins qu’on puisse dire, Nature, grosse boulette quand même. Pour faire bonne mesure ils ont publié 2 épisodes de plus :

Episode 3 : Et si on faisait des trucs pour changer les choses au lieu de bêtement se chercher des excuses?

« Gender : resolve bias, don’t excuse it
It is difficult to make the claim that the disproportionate number of male reviewers and authors is not indicative of some level of gender bias (L. Koube Nature 505, 291; 2014 ). As with many other challenges that female scientists face, the answer lies not in explaining why discrepancies exist, but in taking steps to resolve them.

The proportion of female referees (13% for Nature in 2013; Nature 504, 188; 2013) remains considerably lower than the proportion of female researchers (roughly 30% in the United States, according to a 2013 report by the US National Science Foundation on Women, Minorities, and Persons with Disabilities in Science and Engineering). Not challenging this situation is tantamount to declaring that the quality of the pool of female referees is lower than that of their male counterparts, which is both short-sighted and wrong. Arguments about personal or family responsibilities only serve to cloud the bigger issue, which is about finding a way to work towards a body of scientific literature that represents true gender balance among those contributing to it. »

Je n’aurais su mieux dire. En tout cas, pas sans être un peu vulgaire.
Et enfin, la cerise sur le gâteau:

Episode 4 : Sérieusement, c’est bien joli les excuses, mais en fait, vous êtes inexcusables.

« Gender : why publish an offensive letter?

I want an answer to this question. (moi aussi, en fait.) If the answer was to engender controversy, then it worked; but if it was to reinforce Nature’s “own positive views and engagement in the issues concerning women in science” (Nature 505, 483; 2014), then it failed. Here is the context: two weeks ago, Nature published a Correspondence from Lukas Koube (Nature 505, 291; 2014), which in my view implies that journals’ pursuit of scientific quality will logically and inevitably result in women’s invisibility. On the day that I read it, I was scheduled to do an interview about my research for the Careers section of Nature. I declined the interview.

Declining this interview was a strategic decision. Every young scientist is told that publication in Nature is a valuable prize, a harbinger of ‘glory, laud and honour’ and of job security. Thus, the assignment of a Nature DOI (digital object identifier) is a powerful force of reification, one that endures far beyond any squabbling that may precede or follow it.
Nature states that the correspondence it publishes does not necessarily reflect the opinions of the journal or its editors (épisode 2). However, people have a deep-seated tendency to associate the Nature brand with a stringent selection process for publication. Out of the many letters it receives, why did Nature want its readers to read Koube’s? It is unclear why you should publish his Correspondence at all in an age when people’s comments already have multiple outlets for mass distribution. My interview cancellation was meant to provide concrete evidence that at least one reader wants an answer.
Nature is a powerful institution in which its editors, reviewers, authors and readers invest a monumental amount of effort and care. For this very reason, it is also an institution at which each editorial choice merits exceptional scrutiny. « 

J’ai particulièrement apprécié les épisodes 3 et 4 parce qu’ils reflètent exactement ce que j’ai ressenti en lisant l’épisode 1 : d’abord je n’en suis pas revenue qu’un scientifique (donc normalement quelqu’un qui réfléchit, émet des hypothèses, a passé des années à aiguiser son sens critique et analyse ses résultats au regard des connaissances existantes) puisse sortir un truc pareil, complètement inutile, sans l’once d’un début d’analyse, sans avoir ne serait-ce que jeté un oeil aux études qui existent sur ce problème complexe. En fait, j’ai même trouvé ça infantilisant, et insultant pour tous les sociologues et les autres scientifiques qui s’intéressent de près à la question, en prenant soin de n’en négliger aucune des nombreuses dimensions. Et qu’en plus, qu’il ait l’impression que son éclairage soit tellement indispensable qu’il l’envoie à Nature, qui comme souligné dans l’épisode 4, est censé avoir une ligne éditoriale particulièrement exigeante.

Ensuite, je me suis demandé comment Nature avait pu décider de publier cette contribution ineptie. Vraiment, j’étais complètement incrédule, c’était plus Nature, c’était le courrier des lecteurs de Télé 7 jours. En plus vicieux. Parce que publier ça, c’était aussi sous-entendre que l’opinion de cet homme était du même niveau, et de la même importance, que celle des gens qui avaient contribué au numéro spécial sur les femmes en science. Publier ça, c’était insulter un peu toutes les femmes scientifiques dont les carrières ont souffert parce qu’elles ont choisi des faire des enfants, et toutes celles dont les carrières ont souffert malgré leur choix de ne pas faire d’enfants. Publier ça, c’était rajouter un peu de doutes et de culpabilité à toutes les femmes scientifiques qui n’ont pas encore décidé si elles voulaient des enfants, et c’était renforcer leur sentiment de devoir choisir entre carrière et famille. Ouais, publier ça, c’était vraiment une grosse boulette, Nature.

M.

2 réflexions au sujet de « Nature, la saga de l’hiver »

  1. je me rappelle que ce truc de women in science dans nature m’avait profondément déprimé. Notamment les exemples de femmes choisies, je ne pense pas que ça reflète la réalité. Perso, j’ai pas été élevé par des scientifiques (enfin mon père est ingénieur donc a la limite je peux pas me plaindre selon Nature, même si il a toujours été contre mes choix académiques -psychologie-). Au lieu de faire tout un blabla sans fin sur les stéréotypes il faudrait mettre en place des mesures concrètes, notamment favoriser l’accès aux gardes d’enfants, parce qu’il me semble que ce sont ces choses concrètes, appliqués qui vont aider à changer les mentalités. J’ai vu a quel point c’était compliqué de jongler vie familiale et vie universitaire, enfant ou non enfant. On se heurte ici à un préjugé encore plus fort que celui lié au genre, celui qui dit que si on est pas dévoué corps et âme à la science, on meurt. C’est une conséquence du système très compétitif et je ne pense pas que ce soit vraiment le plus efficace pour faire avancer la science (de façon pertinente). Julie

    • Tout à fait d’accord! Les portraits de jeunes femmes scientifiques c’était un peu des wonderwoman sur le modèle de « we can have it all », c’était presque plus culpabilisant qu’autre chose. Et oui, ce modèle de science sacrificiel affecte tout le monde indépendamment du genre, c’est juste que dans l’état actuel des choses ce sont majoritairement des femmes qui en souffrent. Quand j’y réfléchis, je me dis un peu de façon pessimiste que cette vision du travail scientifique ne changera pas avant que les hommes soient tout autant affectés que les femmes par les difficulté de trouver un équilibre entre le travail et la vie personnelle…

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