Le travail émotionnel au labo : merci qui?

Beaucoup des problématiques « couples » se retrouvent en filigrane dans l’organisation des équipes de recherche, par exemple la répartition des taches dites « ménagères ». Les témoignages ne manquent pas pour dire que c’est systématiquement les femmes qui s’occupent de ranger la vaisselle de l’espace commun, faire le café pour les profs invité-e-s, et de manière générale veiller a ce que tout le monde soit (relativement) propre et nourri. Si les chercheurs-euses adultes ont pour la plupart passe le cap du pot avec succès, on ne peut pas dire que ça s’applique forcement a l’état de la blouse, du frigo a réactifs/tissus ou du plan de travail. Il y en a même qui laissent des traces d’ADN partout, c’est vous dire, ça fout en l’air toutes les les PCR. BREF.

Un type de travail dont on parle beaucoup moins, c’est le travail émotionnel et social. Dans un couple, qui appelle les copains pour garder le contact, qui se rappelle qu’on ne peut pas arriver les mains vides chez machin, qui tient les comptes des invitations a bouffer, qui dit ça fait trois mois que t’as pas appelé ta mère/ton frère, c’est l’anniversaire de ta meilleure amie (ça c’est facebook, je sais), qui lance les conversations sérieuses sur la gestion des sentiments (berk) de l’un ou l’autre, qui fait le plus de soutien psychologique? Et enfin, qui se sent coupable et/ou se fait montrer du doigt si le couple faillit a ses obligations (et plaisirs) sociaux? Si vous avez de la chance, vous me direz les deux. Mais si vous êtes en couple hétérosexuel, il a y a des chances que vous me disiez c’est la femme.

Surprise, cette répartition des taches « invisibles » se retrouve au labo. Dans les labos un peu sympa, pas les antres du diable ou tout le monde se marche dessus pour être le premier a sortir son Nature, on organise souvent un gâteau pour l’anniversaire de machin, un cadeau pour le départ de chose ou pour la naissance du monstre môme de truc. « On »? Ben oui, tout le monde participe. Enfin, il y en a toujours un(e) ou deux qui participent un peu plus en lançant le mouvement, collectant les sous, en se creusant la tête pour une idée et en prenant le temps d’aller chercher le gâteau/cadeau, de trouver un stylo pour la carte et d’aller embêter tout le monde pour qu’ils mettent-un-mot-gentil, mais-si-t’as-qu’a-juste-écrire-félicitations.

C’est donc souvent sur les femmes que retombe la responsabilité de maintenir un climat social agréable pour tout le monde, la réputation « sympa » d’un labo, des facteurs qui sont au passage toujours considérés avec soin lors du choix d’un labo par un futur thésard/post-doc/collaborateur (donc importants pour continuer a faire de la bonne science avec des bons scientifiques).

Pour être honnête, et partant de mon expérience personnelle, c’est souvent de bon cœur qu’on se dévoue pour organiser un truc. Ça fait plaisir de faire plaisir, c’est sympa, et on se sent utile. Le problème arrive lorsque ce « travail social » 1) n’est pas reconnu  alors qu’il empiète sur le temps de recherche (y’a pas de case sur le CV) 2)revient AUTOMATIQUEMENT aux femmes du groupe sans qu’on se pose la question de savoir si elles ont le temps et l’envie  3) Nuit a celles dont ça n’est pas la tasse de thé, qui sont alors jugées froides ou égoïstes alors qu’un mec qui ne se soucie pas de ces trucs-la, c’est juste normal.

Dans mon labo la situation s’est présentée récemment, il fallait envoyer un bouquet pour une naissance. Ça n’a pas loupe, c’est moi et ma collègue que le chef a cherché partout pour demander ce qu’on faisait et qui prenait les sous. On a toutes les deux fait le dos rond (on avait anticipé le truc), jusqu’à ce que le « problème » resurgisse en réunion de labo, ou un collègue s’est elegamment porte volontaire. Le boss a tout de même insiste que les « ladies » choisissent le bouquet. Rapport que les mecs, ils savent pas choisir des fleurs, quoi. J’ai vaguement murmuré qu’on n’était pas des expertes en fleur par défaut, je crois que personne n’a entendu (mais en général il suffit de voir ma tête pour comprendre quand je ne suis pas contente). Fin de l’anecdote.

Alors qu’est ce qu’on fait pour changer la dynamique? « Ladies », lutter contre ses automatismes de bonnes samaritaines (c’est parfois difficile, quand on n’est pas beaucoup, on sait que si on le fait pas c’est l’autre meuf qui va se le taper) (solution : ligue de meufs pour refiler le bébé aux Messieurs). Expliquer le problème clairement, et mentionner qu’il est logique que ça soit la personne la plus proche de la personne a qui on fait le cadeau/gâteau qui prenne le truc en charge. Ne pas céder a l’angoisse de se dire que si c’est pas nous qui choisissons le cadeau/gâteau/resto du dîner de labo, ça va être tout pourri. Parfois ça l’est : ne pas se sentir responsable (culpabilisation, cette vieille amie). Gentlemen, prenez vos responsabilités sociales, et les devants : si c’est l’anniversaire de votre binôme chéri, vous pouvez bien aller chercher le champagne, choisir un cadeau (ça vaut pour la vie personnelle d’ailleurs). Proposer un café, prendre un peu de temps pour écouter/conseiller un(e) collègue qui en a gros sur la patate. De manière générale, ladies and gentlemen, faire attention aux dynamiques de répartition des tâches et intervenir si elle sont distribuées selon le genre. Amen.

 Quelques liens pour enfoncer le clou :

– Point numéro 6 des Astuces anti-connaritude pour le mâle en milieu académique : (en vrai cet article est une super ressource pour les hommes qui veulent vraiment essayer de faire une différence au quotidien).

Pay attention to who organizes the celebrations, gift-giving, or holiday gatherings. Make sure that it’s not disproportionately women in your lab, department, or organization who are the party planners or social organizers. Volunteer to do it yourself, or suggest a man next time.

– Un essai intéressant sur le travail émotionnel : réflexion + checklist (= est-ce que je fais bien ma part de travail émotionnel?)

– Un temoignage-essai très fin sur le travail émotionnel et le « care » pris en charge par les femmes et notamment les femmes de couleur en milieu académique. A LIRE! (En anglais). Ça parle plutôt du cote psychologique et du temps d’écoute et de soutien qu’on s’attend a ce que les femmes fournissent. Extrait :

A small group of academics — primarily women — end up taking on this kind of care-work at colleges and universities. We know that women in academe are expected to do more service work, and women and faculty of color often do more advising and mentoring than white male professors do. That is especially true of what my colleague calls « warm and fuzzy » or « nice » women, and I’d add to that list women who are what Susan Cain describes as « quiet » listeners. Such women, however they came to be perceived that way, are understood as empathic helpers, sounding boards, caretakers. They do a lot of the institution’s care-work.

 Et dans vos labos ça se passe comment?

S.P.

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