La vie sexuelle des anthropologues : subjectivité érotique et travail ethnographique

Longtemps les anthropologues, dans leur entreprise de description des mœurs des Autres, sont restés en retrait des analyses qu’ils produisaient, passant sous silence leur engagement en tant qu’individu sur le terrain.

Au féminin, l’étude des mœurs sexuelles océaniennes (la célèbre anthropologue américaine Margaret Mead avec une femme et son enfant, visite aux îles de l’Amirauté en 1953. Corbis / Bettmann)

L’enquête ethnographique conduit pourtant nécessairement à nouer des relations au sein des groupes étudiés. Ces relations qui engagent le Moi des chercheurs, leurs subjectivités affectives on considère aujourd’hui qu’il est important, si ce n’est d’en faire étalage, de les considérer au cours de l’analyse. Il s’agit, pour mieux comprendre ce qui se joue pendant l’enquête, de faire un retour sur soi, en analysant les biais liés à la présence du chercheur (dans sa singularité) sur le terrain d’enquête. Autrement dit, en deux mot-clés (vous paraitrez plus savant à votre prochain diner) :  la réflexivité (retour sur soi) a un potentiel heuristique (elle aide a comprendre).

Si la réflexivité est une pratique aujourd’hui bien installée, l’analyse de l’engagement érotique, sexuel, des chercheurs sur le terrain est resté plus longtemps tabou. Un ouvrage paru en 1995 s’est donné pour mission  de rassembler des textes sur le sujet. L’introduction de Don Kulick, aujourd’hui traduite, a été publiée dans la revue Genre, Sexualité et Société. Je n’entrerai pas dans les détails de l’article, riche et complexe. Pour ce qui nous intéresse ici, on relèvera seulement que  « l’examen critique de l’anthropologue en tant que sujet sexuel » conduit à révéler plusieurs asymétries, entre chercheurs et enquêtés, mais aussi entre les chercheurs eux-mêmes, en fonction de leur genre et de leur orientation sexuelle.

Une pin-up dans la jungle…érotisme et imaginaire colonial dans les années 1950 ( Bettie Page photographiée par l’ancienne modèle Bunny Yeager, 1954)

Les rapports de pouvoir entre les chercheurs et les enquêtés plongent leurs racines dans l’histoire du déploiement de l’anthropologie, dans un contexte raciste et colonialiste : la majorité de l’article y est consacrée, et ça vaut le détour. Quant à la question du genre, l’auteur se réfère à ce propos à un article d’Esther Newton, une anthropologue américaine spécialiste des mouvements queer. Selon elle, « « le trou noir qui enveloppe ce non-sujet » (Newton 1993, 4) remplit le double rôle de renforcer la subjectivité hétérosexuelle masculine, en la laissant en dehors des limites de l’enquête critique, et de contraindre au silence les femmes et les gays, « pour lesquels les sujets de sexualité et de genre ne peuvent jamais être non-problématiques » (ibid., 8). En effet, en débattant de ces problèmes de manière trop publique, ils risquent leur place dans le « mainstream » anthropologique, leur « respectabilité », et peut être même leur carrière. « 

En bref ici comme ailleurs, le fait de passer sous silence, sous l’apparence du consensus, une question qui implique des rapports de force (racisme, sexisme…) conduit à conforter la position du dominant.

Y.

Référence de l’article :
Don Kulick, « La vie sexuelle des anthropologues : subjectivité érotique et travail ethnographique », Genre, sexualité & société [Online], 6 | Automne 2011, Online since 01 December 2011, connection on 06 January 2014. URL : http://gss.revues.org/2123 ; DOI : 10.4000/gss.2123

Quelques références sur le genre dans l’enquête ethnographique :
Citées dans l’article de Kulic, à consulter à l’occasion…


BELL Diane, CAPLAN Pat, KARIM Wazir Jahan (dir.), Gendered Fields: women, men and ethnography, London and New York, Routledge, 1993.
  
CALLAWAY Helen, « Ethnography and expérience: gender implications in fieldwork and texts » in OKELY Judith and CALLAWAY Helen (dir.), Anthropology and autobiography, London and New York, Routledge, 1992.
GOLDE Peggy (dir.), Women in the field: anthropological expériences, Berkeley, University of California Press
WHITEHEAD Tony Larry, CONAWAY Ellen (dir.), Self, sex and gender in cross-cultural fieldwork, Urbana and Chicago, University of Illinois Press, 1986

 

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