La nature devant la science : une femme soumise ?

Hier en faisant un peu de biblio je suis tombée sur une phrase frappante, à propos des représentations de la nature vue par la science. La science est désir d’objectivité … mais elle est aussi prise dans des jeux de mise en scène, comme le rappelle le sociologue des sciences Dominique Pestre dans son livre A contre science Il fait ainsi référence à une vieille statue datant de la fin du XIXème : « Pensez à la statue La Nature se dévoilant devant la Science, nature représentée par une femme aussi belle que soumise » (Pestre, 2013, p.7). Je ne connaissais pas cette statue alors j’ai cherché. La voici se dénudant devant vos yeux ébahis. L’image même de la modestie, avec quelque chose d’excitant dans ce dévoilement tête penchée sous le drapé de pierre.

La nature se dévoilant devant la science. Ernest Barrias. Photo : Daniel Smullen, 2009, flickR (cc)

Cette représentation de la nature comme une femme au corps offert n’est pas une exception, les principes moraux, les territoires à conquérir, la beauté capturée par l’art sont aussi féminins : la république et la liberté ont souvent les seins nus (ou au moins une blouse moulante à l’avant scène), de même que les cinq continents qui s’affichent par exemple sous forme de statues de bronze devant le musée d’Orsay à Paris. La beauté des artistes est gavée de la douce chair des femmes : combien d’affiches de cours de nus représentent une silhouette alanguie aux petits pieds et toujours aux seins nus, menus ou généreux, à moins qu’on ne la voit de dos, alors sa chute de rein sera à l’honneur… l’homme agit (voyage, découvre, invente, crée, construit) la femme se donne à voir, à consommer, à habiter. Elle est l’objet du désir et le refuge de la détresse. Elle est le réceptacle qui accueille la solitude des marins et la matrice où s’abrite l’enfant à naitre. Etc. etc. etc.

La recherche scientifique ne fait pas exception en considérant son objet, l’objet de son désir, de sa conquête, « la nature » comme un principe féminin. Mais cette dissociation est poussée à son paroxysme dans le laboratoire, saint du saint de la pensée à l’œuvre, puisque la science révère l’argument et chasse l’intuition, respecte la raison et chasse les émotions. Or si la nature est plus féminine que masculine, on peut aussi inverser la proposition. La femme, plus naturelle que l’homme, est donc aussi moins humaine. Dotée d’un esprit inaccompli, poussée par ses instincts, elle agit comme un petit animal doux mais sauvage qu’il convient d’apprivoiser, d’amadouer, de domestiquer, autrement dit, de soumettre. Les femmes sont en fait moins aptes à dévoiler la nature car cela reviendrait à se dénuder soi même. Cela reviendrait à jouer les deux rôles à la fois, celui du colon et de la terre à conquérir. Et la boucle se boucle. Si l’on suit ce raisonnement les femmes se retrouvent donc en science encore plus qu’ailleurs inaptes à l’invention.
Ce que je dis là vous semble peut-être venir d’un autre temps, que les moins de vingt ans…Certes, ça fait des décennies que cette polarisation est battue en brèche. Et pourtant. On la sent encore et toujours partout autour de nous…
Y.

 

référence : Pestre Dominique 2013 A contre science Politiques et savoirs des sociétés contemporaines. La Couleur des idées, 256 pages

 

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