Jeunes chercheurs face aux exigences de disponibilité temporelle

Vous connaissez le phénomène du « tuyau percé » ? cette image est couramment utilisée pour décrire la tendance à la « fuite » des femmes au fur et à mesure de l’avancement dans les carrières scientifiques, et qui concourt au fait qu’on en trouve de moins en moins à mesure qu’on monte dans la hiérarchie des institutions de recherche. (Pour des chiffres au niveau européen, voir les SHE Figures Report publiés en 2009.)

La revue TEMPORALITÉS (une revue de sciences humaines et sociales consacrée, vous l’aurez deviné…au temps sous toutes ses formes) a publié dans son dernier numéro un article sur les « ajustements spatio-temporels » entre vie privée et vie professionnelle chez les jeunes chercheurs, qui donne un éclairage intéressant sur le phénomène du tuyau percé. En effet, si l’accélération des rythmes de travail (pression à la publication, à la production rapide de résultats, etc.), crée une insécurité générale chez les jeunes chercheurs, celle-ci touche, néanmoins, hommes et femmes différemment.


La théorie de la contorsion, une bande-dessinée signée Margaux Motin.

A partir d une enquête auprès de jeunes hercheurs du Fond National pour la Recherche Scientifique en Belgique, les auteurs, María del Río Carral et Bernard Fusulier, ont défini trois logiques de combinaison entre vie professionnelle et vie privée, qui se révèlent être distribuées de manière asymétrique en fonction du genre.

L’intégration :  Le chercheur/la chercheuse se concentre entièrement sur son activite professionnelle en déléguant totalement à son conjoint – s’il/elle en a un – les contraintes domestiques. Cette stratégie rappelle la figure ancienne de l’homme de science qui poursuivait brillamment sa carrière grâce au soutien de son épouse.  Mais nuançons. Aujourd’hui on trouve aussi des femmes pour adopter cette stratégie. 

La conciliation :  Il/elle  jongle entre vie familiale et professionnelle – parvient a négocier entre exigences de production scientifique et une vie domestique qui fixe un cadre temporel rigide – en particulier si des enfants sont en jeu. Il/elle y parvient en s’imposant une rigueur forte visant a l’efficacité,  en s’appuyant sur l’aide et la compréhension de ses collègues, de son conjoint, de son réseau familial et amical, et enfin, en prenant sur lui/elle :  par le sacrifice d’une partie de ses aspirations personnelles et jusqu’à ses besoins physiologiques (manger, dormir)! 

Le conflit :…quand vie privée et professionnelle entrent en dissonance. La confrontation entre exigences de la vie personnelle et familiale, et celles de la carrière scientifique est vécue sur le mode de la culpabilité et du sacrifice. Ce sont majoritairement des femmes avec enfant qui se retrouvent dans cette catégorie, mais encore une fois, pas seulement… 
 

La conclusion est claire sur les difficultés des chercheuses mères de famille qui « paraissent en définitive les plus fragilisées » , mais elle nous rassure un peu sur l’avenir : «  il ne s’agit pas d’une détermination mais bien d’une tendance ; des mères peuvent parvenir à concilier leurs différentes responsabilités et à nouer un rapport optimiste et engagé dans leur carrière scientifique (…). À l’inverse, des hommes (pères ou non) aussi bien que des femmes sans enfant peuvent témoigner à leur tour d’une interférence difficile entre leur vie professionnelle et leur vie privée. »

La « fast science » produit des discriminations :  « La régulation actuelle des carrières scientifiques accentue cette difficulté [de conciliation vie privée/ vie professionnelle]. Elle introduit dès lors un filtre discriminant (sur le plan du genre comme des origines sociales) dans l’accession des chercheurs aux postes définitifs. En effet, en stimulant l’accélération du temps scientifique, la mesure de la productivité, la concurrence, la mise en équivalence quantitative, la mobilité internationale, etc., elle opère une sélection qui implique inévitablement la situation privée des chercheurs, et pas seulement la qualité de leur travail scientifique. On peut certainement trouver des pistes intéressantes de réflexion dans la critique du mouvement « slow science »faite à la« fast science » pour imaginer des formes de travail et une organisation des carrières plus soutenables, moins discriminantes et tout aussi efficaces. »

Ralentir la marche des sciences, ralentir les rythmes, ce serait en soi bénéfique à la production de connaissances et cela permettrait, aussi, de donner sa chance à chacun. Ce qui serait, également, bénéfique pour la production scientifique… Aller, on y croit !

Y. 
 Liens

Pour des chiffres au niveau européen sur l’égalité hommes-femmes dans la recherche scientifique voir les SHE Figures Report publiés en 2009.
Pour plus d’information sur le mouvement des Slow Sciences. 

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