Je ne suis pas charmante



Bon, ne me prenez pas pour une fille bizarre, mais je n’aime pas qu’on me dise que je suis charmante. Quand c’est mon mec ou un ami, bref quelqu’un que je connais personnellement, aucun problème bien sûr, je suis comme tout le monde, ça me fait plaisir. Mais quand c’est un collègue que je viens à peine de rencontrer? Un étudiant à qui je fais cours? Un gars dans la rue que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam? Et bien dans ces cas là franchement je me sens mal. Jusque là, je m’étais toujours dit que ce n’était pas normal de ressentir ça, et que je devrais me calmer, et être contente. Prendre ça comme un compliment au lieu de prendre la mouche. Mais depuis quelques temps, je me rends compte qu’un homme inconnu qui se permet de faire une remarque (même gentille) sur le physique d’une femme qu’il ne connait pas, ce n’est pas anodin (d’ailleurs l’inverse n’arrive presque jamais). En attendant d’avoir le courage de réagir sur le vif la prochaine fois que ça m’arrive, j’écris sur ce blog.

 Projet crocodile, une perle de blog qui dénonce le sexisme ordinaire

Premièrement, certains diront que c’est normal, c’est «galant», et que ça se fait partout, depuis toujours. Cela fait soi-disant partie des relations homme-femme. Pas de quoi fouetter un chat. Mais il y a un truc qui me chiffonne. D’abord ce genre de remarques «galantes», ne sont pas monnaie courante partout. Après avoir vécu en Amérique du Nord, où l’ambiance est beaucoup moins sexualisée qu’en France, je me suis rendue compte que je me sentais mieux en tant que femme, et beaucoup moins sur mes gardes. Jamais un collègue de boulot ne se serait permis de faire une quelconque remarque sur mon physique. Ce genre de sexisme bienveillant est en fait infantilisant et paralysant, car il joue encore et toujours sur les stéréotypes habituels, qui survalorisent notre physique et nous font douter de nos compétences professionnelles (quelques discussions sur le sujet ici et )
Ensuite, il y a les éternelles blagues de cul. Les blagues à connotation sexuelle, il y en a partout en France, tout le temps, surtout au boulot. D’abord, ça vous masculinise une ambiance au quart de tour, et les filles sont exclues d’emblée de la conversation. Car face à une blague de cul, vous êtes fichues : 1) si vous ne dites rien, vous passez pour une prude 2) si vous rentrez dans le jeu, vous êtes une salope (oui oui, c’est du vécu), et 3) si vous ne rigolez pas et si vous faites une remarque, vous passez pour une rabat-joie qui n’a pas d’humour. Résultat, vous n’avez aucune porte de sortie, à part vous taire ou partir, et les laisser décider de qui a la plus grosse. Des travaux récents ont d’ailleurs souligné «l’humour comme rappel de la domination masculine» Cette analyse peut être étendue à bien des professions. Les blagues sexuelles des hommes entre eux relèvent souvent d’une banalisation ou d’un renforcement des différences entre sexes, d’une survalorisation de leur sexualité, ou du moins de ce qu’ils considèrent comme telle. «L’humour sexuel ou grivois joue aussi de façon efficace un rôle d’éviction de potentielles candidates au métier qui ne seraient pas suffisamment «aguerries» et jugées aptes à partager la sociabilité masculine» (dossier  ici).

 
Combien de fois on vous l’a sortie celle-là les filles?
Pour ma part, je partage pleinement cette analyse. Dans tous les labos où je suis passée et où j’ai travaillé, j’ai passé (et échoué) ce rituel initiatique où la capacité des filles (et des mecs aussi!) à surenchérir ou à rentrer dans le jeu grivois est testée, comme une preuve de sociabilité et d’adoption des codes locaux. Mais moi, en tant que femme scientifique, je ne veux pas de ces codes là. Je veux un labo où on peut parler de science et mettre des jupes et des bottes sans se prendre des blagues sadomaso. Où il n’y aurait plus de commentaire sur le physique des stagiaires. Où on pourrait parfois parler de sciences avec des gars en tête à tête sans se prendre des blagues salaces en revenant du rendez-vous (du vécu, et dans plusieurs labos). Car quand il n’y a plus de blagues de cul ni de remarques « galantes », et bien franchement, on se sent mieux. Parce qu’on peut enfin respirer, prendre la parole, et être nous-mêmes, sans être encore et toujours des filles avant d’être des scientifiques. 
Pourtant bien sûr, la plupart des mecs qui font des remarques galantes ou des blagues de cul ne pensent pas à mal, bien au contraire. Ils veulent détendre l’atmosphère, et parfois croient même  nous faire plaisir en nous disant que l’on est « jolies » ou « charmantes ». Mais moi, franchement, ça ne me détend pas du tout, et je trouve ça souvent déplacé, et je ne suis pas la seule. En réalité, je me sens immédiatement ramenée à ma condition de fille, vulnérable et qui ne peut rien dire et seulement sourire bêtement. Parfois même, en particulier dans la rue ou les transports en commun, je me sens franchement mal, voire une proie potentielle. Je sais que je ne devrais pas, et que je devrais juste répondre du tac au tac, ou remettre les mecs à leur place. Après tout, je suis une femme forte, non ? Mais en fait ce n’est pas si facile. Pour une raison toute bête. Le danger existe, et pas que dans nos têtes. Le monde du travail et surtout l’espace public sont encore loin d’être égalitaires, en témoigne cette fameuse caméra cachée à Bruxelles qui a fait le buzz (Bruxelles quoi, hallucinant). Et il y a vraiment des connards qui n’en restent pas à la galanterie. Moi-même, comme beaucoup de filles je me suis déjà fait peloter dans le métro. Et vous savez quoi? Malgré mes grands discours sur l’indépendance féminine, comme quasiment toutes les filles, quand ça m’est arrivé, au lieu de gueuler, je n’ai rien réussi à dire. Je me suis même dit que j’avais du être invitante sans m’en rendre compte. Je me suis sentie humiliée et je me disais que ça ne valait pas la peine d’en parler. Mais en lisant de multiples blogs et témoignages similaires, je me rends compte à quel point cela arrive à tout le monde, et à quel point cela est central dans l’entretien des inégalités homme-femme. 
Car oui, en tant que femmes, même si on nous affirme que l’on peut faire ce que l’on veut, on est en fait réellement obligées de faire attention à la façon dont on s’habille et dont on se tient, sous peine de se faire juger et insulter, voire de se faire agresser. Bien sûr dans le monde du travail et dans la rue on ne court pas les mêmes dangers, mais le principe est le même. Quand les mecs se sentent libres de commenter nos physiques et de faire des blagues, c’est un éternel rappel de notre vulnérabilité et de notre statut de potentiel objet sexuel, et croyez nous, on n’a pas besoin de ça. J’ai bien conscience que la grande majorité des mecs ne sont absolument pas comme ça et sont plus que corrects et respectueux, mais juste à cause de quelques-uns qui ne le sont pas, ce genre de climat continue à faire peser sur les filles une tension qui les empêche de prendre la parole, et d’être pleinement libres de se comporter comme elles le veulent, et il est temps que ça cesse. Car le féminisme et l’égalité homme-femme ce n’est pas qu’une affaire de filles qui protestent, c’est aussi une affaire de mecs qui nous respectent.
P.
PS: je salue tous ces blogs et sites qui permettent de relayer les expériences de harcèlement qui nous pourrissent la rue, et les filles qui ont le courage de raconter ces moments pénibles et humiliants, qui parfois ne paraissent pas si graves mais ne sont pas anodins. Parce que oui, la France est encore un pays très macho, et parfois on en peut juste plus (ce qui explique le ton familier et un peu énervé de ce post, désolée mais ça fait du bien).

2 réflexions au sujet de « Je ne suis pas charmante »

  1. Merci pour cet article !!
    A bien y réfléchir je me dis qu’on a des armes à notre disposition.

    Au boulot, au labo, il y a une manière de désamorcer ces situations de blagues grivoises qui visent à exclure les femmes. La voici :

    Tout inverser !
    Prendre des hommes pour cibles, féminisées, de blagues de fesses du même acabit. Pour qu’ils se sentent concernés. Ou plus généralement, troubler le genre. brouiller les pistes. Sortir des registres habituels du moule hétéronormé, homme femme, victimes, bourreaux. Ça désarçonne tout le monde, ça fait du bien à tout le monde au final.

  2. merci pour ton commentaire! oui ça serait vraiment super! si seulement je n’avais pas peur du jugement des gens si j’essayais de faire ça… ça demande du courage, j’y travaille!

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