Expertes, au rapport !

C’est en feuilletant un magazine féminin pendant les vacances de Noël (ça m’arrive quelque fois…) que j’ai découvert l’existence du Guide des expertes. Un Who’s who’s des femmes savantes, un vivier dans lequel puiser des peronnalités pour alimenter les conférences publiques, plateaux télés, émissions de radio…et conseils scientifiques en tous genres.

L’agence qui a créé le guide, dirigée par une ancienne journaliste de ELLE, a une prédilection « pour tout ce qui touche la vie des femmes ». On pourrait s’inquiéter, car la presse féminine dans son ensemble, à quelques exceptions près (Causette !!), n’est pas connue pour ses vertus émancipatrices. Mais on ne peut que saluer la création de cet ouvrage qui existe depuis 2011 et qui vise a pallier au manque cruel de femmes dans les panels d’experts sollicités, notamment, par les médias.

Un fauteuil en forme de haut talon pour inviter des femmes aux émissions ?

En effet selon le rapport de la commission sur l’image des femmes dans les médias publié en 2011, plus de 80% des experts invités par les radios, télés, journaux… sont des hommes. Cette relative absence des femmes reflète le manque de parité dans les médias en général : en 2011, selon le baromètre de la diversité à la télévision, commandé par le CSA : « la sous représentation des femmes perdure avec 36 % de femmes, et ceci dans tous les genres de programme ». Mais cela va plus loin puisque quand on en arrive aux expert-e-s on tombe à …19% .

Une belle barbe (Swedish National Heritage)

Au delà du manque de femmes dans certaines disciplines relevant de questions stratégiques – disciplines elles-mêmes dominées par la gent masculine ? – il y a aussi la question de leur manque de disponibilité du fait du travail domestique qu’elles assument… qui s’ajoute au manque de mise en avant des femmes par les institutions où elles travaillent, et surtout, last but not least, au fait que les médias ne prennent pas encore assez l’initiative !

l’émission C dans l’air, qui a longtemps été connue pour n’inviter que des hommes sur ses plateaux, a ainsi régulièrement été la cible du collectif  LA BARBE, un groupe d’action féministe qui dénonce l’hégémonie masculine dans les cercles de pouvoir en général, et notamment dans les cercles d’experts. Pour sévir, ce collectif a remis au gout du jour le look « femme à barbe » en vogue dans les freak show du début du siècle dernier, et nous régale d’apparitions dans les assemblées et conseils exécutifs en tout genre, dénonçant ainsi le fait que pour en ETRE, il faut en AVOIR (des poils).

En conclusion, plutôt que de prendre des hormones, montons au créneau … prenons la parole !

ps :  un article sympathique dans le supplément hebdomadaire du Monde, qui a le bon goût, contrairement à celui du Figaro, de ne pas s’appeler Madame..

Y.

Je ne suis pas charmante



Bon, ne me prenez pas pour une fille bizarre, mais je n’aime pas qu’on me dise que je suis charmante. Quand c’est mon mec ou un ami, bref quelqu’un que je connais personnellement, aucun problème bien sûr, je suis comme tout le monde, ça me fait plaisir. Mais quand c’est un collègue que je viens à peine de rencontrer? Un étudiant à qui je fais cours? Un gars dans la rue que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam? Et bien dans ces cas là franchement je me sens mal. Jusque là, je m’étais toujours dit que ce n’était pas normal de ressentir ça, et que je devrais me calmer, et être contente. Prendre ça comme un compliment au lieu de prendre la mouche. Mais depuis quelques temps, je me rends compte qu’un homme inconnu qui se permet de faire une remarque (même gentille) sur le physique d’une femme qu’il ne connait pas, ce n’est pas anodin (d’ailleurs l’inverse n’arrive presque jamais). En attendant d’avoir le courage de réagir sur le vif la prochaine fois que ça m’arrive, j’écris sur ce blog.

 Projet crocodile, une perle de blog qui dénonce le sexisme ordinaire

Premièrement, certains diront que c’est normal, c’est «galant», et que ça se fait partout, depuis toujours. Cela fait soi-disant partie des relations homme-femme. Pas de quoi fouetter un chat. Mais il y a un truc qui me chiffonne. D’abord ce genre de remarques «galantes», ne sont pas monnaie courante partout. Après avoir vécu en Amérique du Nord, où l’ambiance est beaucoup moins sexualisée qu’en France, je me suis rendue compte que je me sentais mieux en tant que femme, et beaucoup moins sur mes gardes. Jamais un collègue de boulot ne se serait permis de faire une quelconque remarque sur mon physique. Ce genre de sexisme bienveillant est en fait infantilisant et paralysant, car il joue encore et toujours sur les stéréotypes habituels, qui survalorisent notre physique et nous font douter de nos compétences professionnelles (quelques discussions sur le sujet ici et )
Ensuite, il y a les éternelles blagues de cul. Les blagues à connotation sexuelle, il y en a partout en France, tout le temps, surtout au boulot. D’abord, ça vous masculinise une ambiance au quart de tour, et les filles sont exclues d’emblée de la conversation. Car face à une blague de cul, vous êtes fichues : 1) si vous ne dites rien, vous passez pour une prude 2) si vous rentrez dans le jeu, vous êtes une salope (oui oui, c’est du vécu), et 3) si vous ne rigolez pas et si vous faites une remarque, vous passez pour une rabat-joie qui n’a pas d’humour. Résultat, vous n’avez aucune porte de sortie, à part vous taire ou partir, et les laisser décider de qui a la plus grosse. Des travaux récents ont d’ailleurs souligné «l’humour comme rappel de la domination masculine» Cette analyse peut être étendue à bien des professions. Les blagues sexuelles des hommes entre eux relèvent souvent d’une banalisation ou d’un renforcement des différences entre sexes, d’une survalorisation de leur sexualité, ou du moins de ce qu’ils considèrent comme telle. «L’humour sexuel ou grivois joue aussi de façon efficace un rôle d’éviction de potentielles candidates au métier qui ne seraient pas suffisamment «aguerries» et jugées aptes à partager la sociabilité masculine» (dossier  ici).

 
Combien de fois on vous l’a sortie celle-là les filles?
Pour ma part, je partage pleinement cette analyse. Dans tous les labos où je suis passée et où j’ai travaillé, j’ai passé (et échoué) ce rituel initiatique où la capacité des filles (et des mecs aussi!) à surenchérir ou à rentrer dans le jeu grivois est testée, comme une preuve de sociabilité et d’adoption des codes locaux. Mais moi, en tant que femme scientifique, je ne veux pas de ces codes là. Je veux un labo où on peut parler de science et mettre des jupes et des bottes sans se prendre des blagues sadomaso. Où il n’y aurait plus de commentaire sur le physique des stagiaires. Où on pourrait parfois parler de sciences avec des gars en tête à tête sans se prendre des blagues salaces en revenant du rendez-vous (du vécu, et dans plusieurs labos). Car quand il n’y a plus de blagues de cul ni de remarques « galantes », et bien franchement, on se sent mieux. Parce qu’on peut enfin respirer, prendre la parole, et être nous-mêmes, sans être encore et toujours des filles avant d’être des scientifiques. 
Pourtant bien sûr, la plupart des mecs qui font des remarques galantes ou des blagues de cul ne pensent pas à mal, bien au contraire. Ils veulent détendre l’atmosphère, et parfois croient même  nous faire plaisir en nous disant que l’on est « jolies » ou « charmantes ». Mais moi, franchement, ça ne me détend pas du tout, et je trouve ça souvent déplacé, et je ne suis pas la seule. En réalité, je me sens immédiatement ramenée à ma condition de fille, vulnérable et qui ne peut rien dire et seulement sourire bêtement. Parfois même, en particulier dans la rue ou les transports en commun, je me sens franchement mal, voire une proie potentielle. Je sais que je ne devrais pas, et que je devrais juste répondre du tac au tac, ou remettre les mecs à leur place. Après tout, je suis une femme forte, non ? Mais en fait ce n’est pas si facile. Pour une raison toute bête. Le danger existe, et pas que dans nos têtes. Le monde du travail et surtout l’espace public sont encore loin d’être égalitaires, en témoigne cette fameuse caméra cachée à Bruxelles qui a fait le buzz (Bruxelles quoi, hallucinant). Et il y a vraiment des connards qui n’en restent pas à la galanterie. Moi-même, comme beaucoup de filles je me suis déjà fait peloter dans le métro. Et vous savez quoi? Malgré mes grands discours sur l’indépendance féminine, comme quasiment toutes les filles, quand ça m’est arrivé, au lieu de gueuler, je n’ai rien réussi à dire. Je me suis même dit que j’avais du être invitante sans m’en rendre compte. Je me suis sentie humiliée et je me disais que ça ne valait pas la peine d’en parler. Mais en lisant de multiples blogs et témoignages similaires, je me rends compte à quel point cela arrive à tout le monde, et à quel point cela est central dans l’entretien des inégalités homme-femme. 
Car oui, en tant que femmes, même si on nous affirme que l’on peut faire ce que l’on veut, on est en fait réellement obligées de faire attention à la façon dont on s’habille et dont on se tient, sous peine de se faire juger et insulter, voire de se faire agresser. Bien sûr dans le monde du travail et dans la rue on ne court pas les mêmes dangers, mais le principe est le même. Quand les mecs se sentent libres de commenter nos physiques et de faire des blagues, c’est un éternel rappel de notre vulnérabilité et de notre statut de potentiel objet sexuel, et croyez nous, on n’a pas besoin de ça. J’ai bien conscience que la grande majorité des mecs ne sont absolument pas comme ça et sont plus que corrects et respectueux, mais juste à cause de quelques-uns qui ne le sont pas, ce genre de climat continue à faire peser sur les filles une tension qui les empêche de prendre la parole, et d’être pleinement libres de se comporter comme elles le veulent, et il est temps que ça cesse. Car le féminisme et l’égalité homme-femme ce n’est pas qu’une affaire de filles qui protestent, c’est aussi une affaire de mecs qui nous respectent.
P.
PS: je salue tous ces blogs et sites qui permettent de relayer les expériences de harcèlement qui nous pourrissent la rue, et les filles qui ont le courage de raconter ces moments pénibles et humiliants, qui parfois ne paraissent pas si graves mais ne sont pas anodins. Parce que oui, la France est encore un pays très macho, et parfois on en peut juste plus (ce qui explique le ton familier et un peu énervé de ce post, désolée mais ça fait du bien).

Darwi-sexisme


La biologie et papa Darwin sont souvent invoqués pour justifier les différences homme-femme. Pas plus tard que la semaine dernière, des amis me soutenaient que les hommes et femmes n’avaient pas les mêmes « compétences », et que cela expliquait que l’on trouve plus de femmes profs, infirmières ou assistantes sociales (parce que elles seraient naturellement plus enclines à s’occuper d’autrui et plus douées pour écouter les autres), et plus de mecs dans la finance ou  PDGs (parce qu’ils sont plus enclins à diriger et prendre des risques) (ref ici). Mon chef de thèse me disait aussi que si tant de femmes quittaient la recherche après la thèse, c’est parce que l‘évolution nous façonne pour être plus prudentes et prendre moins de risque que les mâles. Je me suis toujours sentie révoltée par ces arguments, tout en ne sachant pas trop comment mettre des mots dessus. Aujourd’hui je retrousse mes manches, car il est grand temps de remettre ce cher Darwin (paix à son âme) et la biologie à leur place.

Tais-toi chérie, Darwin a dit, c’est moi qui gère…

Pour la force physique c’est clair il y a des différences. La biologie est formelle: messieurs vous avez bien une bite et plus de masse musculaire que nous. La majorité des boulots n’étant pas vraiment physiques maintenant, ça nous fait une belle jambe. Peut-être y a-t-il des différences de capacités cognitives ? Pendant des années il a été argumenté que les hommes avaient de meilleures capacités d’abstraction ou de vision dans l’espace que les femmes, mais ces assertions sont de plus en plus controversées (M. tu me corriges si je dis des conneries, c’est toi la spécialiste du cerveau). En effet, s’il est évident que les différences hormonales forgent nos profils cognitifs, il est aussi de plus en plus clair que les différences d’environnement et d’éducation ont un effet bien plus grand sur nos réseaux de neurones et nos capacités cognitives que des différences génétiques (ref et discussions ici et ). Les différences professionnelles entre hommes et femmes ne relèveraient donc pas tant de la biologie, que de la pure construction sociale, c’est-à-dire de la façon dont nous nous percevons, nous en tant que femmes, et de la façon dont nous sommes perçues par notre entourage. Les attentes de notre famille, de nos collègues, et de nous-même envers nous-même. Et si on y réfléchit bien, ça change tout. Parce que si les différences viennent de la biologie, alors on ne peut rien y faire. Alors que si c’est une construction sociale, on peut la déconstruire. Voilà quelques arguments biologiques couramment invoqués pour expliquer les différences homme-femme. Laissez-moi les torpiller joyeusement (en plus il paraît que je suis biologiste, ça tombe bien).
 
D’aucun prétendent que les femmes, de par leur capacité à faire des enfants, seraient plus maternelles que les hommes. Ca parait logique à première vue. La question en elle-même pourrait être débattue pendant miiiiille ans (voir le fameux bouquin de miss Badinter, dont il faudrait qu’on fasse la critique un de ces quatre), et renvoie à des débats récents de société sur l’homoparentalité, la théorie du genre, et j’en passe, sur lesquels je ne m’étendrai pas sinon on va y passer la nuit. Premièrement, s’occuper ou pas de ses enfants, c’est plus un choix personnel que biologique (dieu merci) et on avance de plus en plus vers une répartition égale des tâches domestiques et de soins aux jeunes (même si ya encore de la marge pour progresser, c’est le moins qu’on puisse dire). Et la nature dans tout ça ? Les femelles nanimo ne sont-elles pas de merveilleux exemples d’instinct maternel que l’on devrait s’empresser d’imiter? Pas de bol l’évolution avait bu un coup de trop ce soir là. Mummy souris bouffe son petit si il ne bouge pas assez vite après la mise bas, et c’est daddy hippocampe qui incube les bébés et accouche, pendant que maman sirote des algues avec ses copines. Thanks mister hippocampe, qui en plus de tomber à pic pour illustrer mon propos, a vraiment une bonne bouille. 
Papa hippocampe, trop cute
Donc exit l’exemple de la nature pour l’instinct maternel. Qu’en est-il de la fameuse tendance des mâles à se battre pour défendre le territoire, et à prendre des risques?  On a souvent dit que cette supposée tendance à prendre des risques et leur testostérone les rendaient plus agressifs que les femmes, mais aussi productifs et efficaces dans le milieu des affaires, plus aptes à diriger et à s’imposer à des postes à responsabilité. Et la tendance supposée des femmes à être prudentes et prévoyantes rendrait les entreprises plus paritaires à mieux résister à la crise, car elles auraient favorisé des investissements financiers plus avisés et moins risqués (ref ici et ). Outre le fait que ces études sont purement corrélatives et que mes poils scientifiques se sont hérissés plus d’une fois, ces idées, sous couvert de glorifier l’éternelle sagesse des femmes, véhiculent les stéréotypes habituels. Si je suis un mâle je suis sensé être viril et entreprenant, si je suis une femme je suis sensée être douce et prudente. Bonjour le cliché.

Mais je m’égare. Après tout il y a bien des différences physiques et physiologiques entre homme et femmes. Alors la biologie et la sélection naturelle favoriseraient-elles, oui ou non des différences de traits de caractère entre les deux sexes? C’est vrai que la femelle prudente qui s’occupe des petits, le mâle agressif qui se bat pour défendre le territoire et ramener le casse-dalle à la famille, ça semble pas mal logique dans le règne animal. La maman lion qui s’occupe des petits pendant que papa chasse, quoi, tout le monde sait ça, non? Ah merde, non c’est le contraire. Maman lion va chasser le gnou pendant que papa lion glandouille dans la savane.

           Si tu pouvais m’apporter une bière en rentrant de la chasse, chérie, ça serait le paradis…
Mais bon c’est peut-être que ce macho de lion qui est une exception. Après tout quand maman est enceinte et n’est pas au top de l’efficacité motrice (doux euphémisme), faut bien que quelqu’un ramène la bouffe non? Ben en fait non, c’est pas si simple. Il est vrai que généralement, le sexe qui investit le plus dans la production des gamètes et des jeunes, investira plus de ressources dans la reproduction que le sexe qui investit moins. Mais c’est parfois la femelle qui s’y colle, parfois le mâle. La femelle phallarope (non c’est un oiseau…),  plus colorée que le mâle, s’approprie le territoire, choisit un partenaire, et le laisse couver les œufs, pendant qu’elle se casse tranquillou en migration.
 
                          Bon chéri, jte laisse t’occuper des ptits, je pars en conf en Afrique du Sud…
Bref, la nature n’est pas si simple que l’on pense, et la notion de genre et d’investissement maternel sont l’objet d’intenses et passionnants débats dans nos disciplines respectives (ex ici). Le darwinisme a bon dos pour expliquer toutes les dérives sexistes de notre société, car même si les travaux de papa Darwin sont certes mâle-centrés, ils n’en restent pas moins remarquables et sont souvent cités à mauvais escient. En réalité maintenant la plupart des gens s’accordent à dire (voir quelques débats  ici et ) que la majorité des différences entre hommes et femmes dans notre société ne viennent pas de différences biologiques mais de la représentation que les deux sexes se font de leur rôle. En tant que filles, on se sent souvent obligées d’être douces et à l’écoute, même quand on n’a pas vraiment le temps, et même quand c’est optimal pour personne. Parce que, en général (mais ça change!) nous avons été éduquées pour s’adapter aux attentes des autres, ce qui fait que nous osons moins prendre la parole, ou déroger à la règle que les hommes. Et le pire, c’est que, à force, nous devenons réellement meilleures pour écouter et s’occuper des autres! Parce que ces tendances sont encouragées dès notre plus jeune âge et renforcées tout au long de notre carrière. C’est donc un cercle vicieux. Le plus souvent en plus, ce n’est pas une question de jugement négatif de la part des mecs, qui s’en tamponnent pas mal le coquillard, voire sont hyper encourageants pour nous soutenir dans nos décisions ou nos carrières. C’est plutôt qu’on se met nous-même la pression pour se conformer aux clichés ambiants (et c’est tellement plus simple parfois faut dire). 
  
Mais bon, faudrait voir à pas trop s’auto-flageller non plus. La répartition des tâches entre homme et femme est une institution qui s’instaure naturellement, insidieusement, et à tous les étages de la société. Il ya pleins d’exemples et d’analyses poussées là-dessus, mais je ne résiste pas à une petite anecdote personnelle. Dans mon labo de postdoc outre-atlantique (sensé être au top de l’égalité homme-femme), mon chef se présentait comme le « dad » de la team, à qui il fallait se référer en cas de question intellectuelle, et sa lab manager comme la « mom » du labo, à qui il fallait se référer en cas de problème d’emploi du temps, ou de souci administratif, bref, pour s’occuper du quotidien. Mon chef est pourtant un fervent défenseur de la féminisation des sciences, et je ne critique pas la répartition des tâches, indispensable à un fonctionnement optimal. Mais je m’interroge sur la sexualisation de ces tâches. Pourquoi a-t-on cette image de la famille ? Avec cette répartition-là entre la mère et le père? Parce que pour beaucoup, la « mom » gère le quotidien, le domestique, le privé. Tandis que le dad est le guide spirituel, intellectuel, et gère la sphère publique, les prises de décisions importantes. Mais merde. Pourquoi la mère ne pourrait-elle pas être un guide intellectuel? Pourquoi au mâle le prestige intellectuel, à la femelle la gestion du quotidien? Je crois que les stéréotypes de la femme maternelle et douce et du mec viril et visionnaire ont la vie dure, même parmi les bac +12. C’est pas gagné …
       Bon vous allez encore me dire, un post déprimant qui finit mal, qu’est ce qu’on peut faire concrètement, au lieu de juste se regarder le nombril et de se lamenter sur notre sort? Ben je crois que une des solutions ça serait tout simplement d’arrêter de faire les mamans au labo et à la maison. On se croit parfois obligée d’être wonderwoman, brillantes, polyvalentes et maternelles à la fois. Des fois faut juste essayer d’être efficaces et soi-même. Avec le sourire si ça aide, mais pas obligatoirement. Alors qu’on foute la paix à Darwin et qu’on laisse les mecs faire la bouffe et le ménage, sans lever les yeux au ciel et les accuser de ne pas vouloir ou savoir le faire. Et qu’on se prenne en main pour apprendre à réparer nos bagnoles nous-mêmes et faire de la muscu pour porter nos valises dans le métro. Car ça ne sert à rien de se dire que la nature est bien faite et qu’on doit suivre son exemple. L’évolution, c’est un grand n’importe quoi que l’on n’est pas prêt de comprendre, et je suis bien placée pour le savoir !
P.

Un bel article ici. Plus dinfos et ici
 

Sortir les sens du placard

L’intuition féminine, entre la maison et la vitrine…
 

Le domaine scientifique, le plus « cartésien » de tous, est il aussi l’un des plus ..masculin ? Par là je ne veux pas dire… peuplé d’hommes. Le domaine artistique est aussi très masculin, comme tout domaine traversé de personnages publics et paré de prestige. Le domaine scientifique peut être considéré comme particulièrement masculin, oui, plus que d’autres, parce que les objets, faits, pratiques scientifiques se fabriquent en mettant de côté tout ce qui touche à la « sensibilité ».

En effet la pratique scientifique – à l’exception faite de quelques disciplines qualifiées de molles, comme l’histoire et l’ethnologie – rejette tout ce qui nous vient directement par les sens, autrement dit par le corps, ou en tout cas bricole pour faire avec, en le passant sous silence. Tout cela est biaisé (c’est le mot qu’on employe) et doit être filtré par une somme de procédures et d’appareils.

La sensibilité, part féminine de l’être ? La modernité cartésienne, qui a donné naissance aux sciences telles que nous les pratiquons aujourd’hui, a en se construisant, poussé aux orties (ou plutôt, dans les maisons et les vitrines) toutes les qualités qualifiées de féminines. Le corps (féminin) à ainsi été soumis par l’esprit (masculin), l’intuition (féminine) par la raison (masculine). Mais y-a-t-il un esprit sans corps, une raison sans intuition ? Ce dualisme asymétrique construit une pensée bancale, handicapée, qui avance à cloche pied.

Le corps nié (tapi dans l’ombre) est remplacé par la machine. A « l’animal machine » cher à Descartes, répond donc le chercheur mécaniste. D’abord mécanicien les premiers temps, encore artisan, et de plus en plus depuis quelques temps…travailleur à la chaine. Les procédures standard et la spécialisation des tâches stérilisent la pensée. Nous tendons à être des cerveaux en bocaux branchés sur des chaines de montage. En avez-vous envie ?

Quant à moi, qui suis une femme – mais surtout, une personne, qui estime que la pensée passe aussi par les sens, et par le corps, comment me faire entendre ? Je marche vers la limite. J’adopte l’une des seules positions (très marginales) qui me permet d’exprimer quand même, en toute légitimé, cette sensibilité (qu’en tant que femme j’ai eu la chance de pouvoir conserver, bien vivante, en mon sein) tout en participant au progrès collectif des connaissances, et tout en conservant un accès à la parole publique. Et ça n’est certes pas facile. Mais je ne quitte pas l’arène.

Y. (Un premier essai, à poursuivre ! )

Féministe ou fumiste ?


Rien de tel que d’annoncer que vous êtes féministe pour ruiner un début de soirée. Ca marche à tous les coups. La première réaction des gens en général, c’est l’incrédulité. Ca se manifeste souvent par silence gêné, des yeux de merlan frit et quelques bégaiements hagards sans doute issus du conflit intérieur entre ma gueule de fille discrète qui n’aime pas trop faire de vagues (cette dernière caractéristique dépendant fortement de mon taux d’alcoolémie cependant), et l’image qu’ils se font d’une féministe, aigrie et beuglante.

Personnellement j’étais plutôt naïve quand je me suis mise au féminisme il y a quelques années, mes icônes étaient Simone de Beauvoir et Simone Veil, et je ne comprenais pas trop le problème que le mot « féministe » posait aux gens. Puis j’ai réalisé que aujourd’hui, une féministe est représentée comme une fille acariâtre, poilue et mal baisée qui déteste les mecs (si elle peut en castrer quelques uns en route, elle le ferait volontiers). Moi qui étais restée à la définition de base du féminisme: vouloir l’égalité homme-femme. Que nenni. Aujourd’hui, être féministe est souvent associé à vouloir la suprématie féminine et en vouloir à tous les mecs. Bref à reporter ces revendications au niveau personnel (un ami m’a d’ailleurs demandé récemment si c’était parce que je venais de casser avec mon copain que je m’étais mise à faire ce blog, sympa le pote…). Evidemment il y eu des mouvements féministes borderline du côté anti-mec. Mais en réalité cette mauvaise image du féminisme qui nous dessert toutes fait bien l’affaire de ceux qui ne préfèrent pas entendre parler de la question d’égalité. Alors je reste persuadée que si on est pour l’égalité homme-femme, plus on dira autour de nous que l’on est féministe, plus on contribuera a dé-marginaliser et dé-dramatiser ce mouvement qui à la base, est simple comme chou.


 Ceci étant dit c’est plus simple à dire qu’à faire et je n’ai pas encore proclamé mon féminisme aux gens de mon labo, hein, donc je ne jette la pierre à personne. En réalité je ne sais pas bien pourquoi je ne le dis pas. J’ai peur de faire la fille trop revendicatrice, ou de passer pour une victime. Ou une fille bizarre. J’assume pas encore quoi. En soirée c’est plus facile. Après la première phase d’incrédulité, mes interlocuteurs (et -trices hein, yen a pour tout le monde) tentent généralement de comprendre mes motivations, mais tout en restant à distance (on sait jamais, au cas où je morde). En général, cela passe par une première étape de tests. Du genre: « mais ça sert à rien ton truc, avec la parité, les nouvelles lois, c’est bon, ya plus qu’à attendre, on est plus en 1960″. C’est dit avec plus ou moins de tact, mais dans le fond c’est l’esprit. Heureusement, avec quelques chiffres c’est facile d’argumenter sereinement (voir notre antisèche en cas de trou de mémoire).
En réalité ce qui est dur, les filles, convenons-en, c’est de rester calmes, et rationnelles, quand on parle de notre situation, de nos questionnements, et des injustices qu’on a vécues, vues, entendues (voir quelques témoignages), partout, tout le temps, mais qui ne sont pas toujours écoutées à leur juste valeur. Nous en faisons l’expérience avec ce blog, c’est parfois délicat de garder notre self contrôle et de rester suffisamment mesurées pour être constructives. Mais c’est justement parce que ce sont des questions essentielles, intimement liées à notre condition de femme, à notre identité propre, et qui dépassent le simple jeu d’idées que c’est si dur de rester calmes. Décider d’investir dans nos carrières ou notre vie personnelle? Assumer notre féminité dans le monde du travail? Résister au paternalisme ambiant sans passer pour une hystérique? Réagir aux remarques et blagues sexistes qui pavent notre quotidien? Tout ça c’est du lourd pour nous, et c’est parfois dur de rester zens quand on en parle. Alors parfois j’ai recours à ma botte secrète. Je respire un grand coup, et je repense à la réaction admirable de l’astronome Meghan Gray qui a su calmement exposer ses critiques constructives face à la fameuse vidéo outrageuse de l’UE sur les filles et la science. Ouf, ça fait du bien!

Mais il y a encore la question de savoir si s’intéresser à ce type de question féministe ne fait pas de nous d’éternelles chieuses qui se victimisent et râlent au lieu de travailler pour faire avancer nos carrières et montrer qu’on peut le faire aussi bien que les mecs. Honnêtement, je me pose souvent la question. Quand je suis en train d’écrire cette ligne au lieu de rédiger la discussion de mon article sur les mécanismes de maintien du polymorphisme en environnement variable, jme sens un poil coupable et il est fort probable que je sois en prise en flagrant délit de procrastination féministe. Mais en réalité, écrire ces lignes me procure l’intense satisfaction de faire quelque chose (même si c’est pas grand chose). Non pas juste pour moi et ma carrière, mais pour nous, les filles scientifiques. Bon c’est sûr, ça casse pas 3 pattes à un canard (coincoin), et c’est une mini-goutte dans l’océan, mais à notre petite échelle de femmes précaires de la recherche, c’est ce qu’on peut faire de plus utile selon moi. Partager nos impressions, car je suis persuadée que c’est à force de parler ouvertement et de se revendiquer féministe que les choses avanceront (bon euh, j’écris la discussion de mon article scientifique demain quand même hein).
 
Car pour ceux de mes amis qui ne se sont pas encore détournés de la conversation à ce moment clé d’une soirée où les premières méfiances se sont envolées, s’ensuivent en général des discussions vraiment cools sur ces fameuses inégalités et sur ce qu’on peut faire. Et surtout sur nos biais intérieurs et les choses qui nous retiennent dans nos carrières en tant que filles. Et franchement, je suis soulagée de constater que je ne suis JAMAIS la seule à m’être posée ces questions, et que tout le monde a toujours des points de vue hyper intéressants sur le sujet. Car le problème ne vient pas du questionnement féministe, mais seulement des stéréotypes associés à ce mot. Moralité: don’t give up et clamez votre féminisme à tout va! On vous regardera de travers au début, puis on vous écoutera. Ca en vaut la peine!

P.

*quelques blog ici, et , et des tumblr ici et autour de cette question.

Quand ils dépassent les bornes


Plusieurs affaires récentes mettent sur la table la question du harcèlement à l’université. C’est l’occasion pour réfléchir (un peu) aux contextes qui favorisent ces abus.
Un peu partout dans le monde
En France, un rapport du Sénatélégamment intitulé « A la recherche d’un nouvel équilibre hommes-femmes dans l’enseignement supérieur et la recherche » aborde dans son dernier chapitre la question du harcèlement et des violences sexuelles. Selon ce rapport elles sont favorisées au moment du doctorat, par le face à face souvent solitaire entre l’étudiant(e) et son directeur. Dans le Figaro étudiant (qui oublie, moins élégamment, le E au prénom de l’auteure du rapport), Françoise Laborde,  on s’interroge sur la possible spécificité française de ces débordements d’affection mal placée, en se référant à la figure classique de Don Juan, qui revient sur le tapis dès qu’une femme se fait  trousser sans lui demander la permission dans nos contrées latines. Au même moment de l’autre côté de l’Atlantique, un philosophe très reconnu se voit obligé de démissionner, accusé de harcèlement par une de ses élèves. S’est-il fait prendre la main dans le sac (ou dans le pantalon) d’une excessive prévenance ou bien s’agit-il d’un malentendu comme il l’affirme maladroitement ? En tout cas l’étudiante a porté plainte, et il a démissionné, deux étapes qui sont peut-être moins souvent atteintes de ce côté-ci de l’Atlantique quand les professeurs dépassent les bornes.
Dans le même registre, paraissait il y a quelques mois un livre d’un auteur camerounais, intitulé Harcèlement sexuel et déontologie en milieu universitaire. Lors d’une émission à son propos sur RFI[1] la présentatrice soulignait que dans des pays où la scolarisation des filles est encore relativement faible, et les enseignants en grande majorité des hommes peu habitués encore à avoir des élèves féminines, les tensions entre professeurs et élèvEs sont particulièrement fortes, et les règles de déontologie encore à normaliser.  Ainsi parmi les auditeurs qui appellent, des professeurs estimaient que si les élèvEs faisaient du chantage (en offrant du sexe contre de bonnes notes), c’était de leur responsabilité d’enseignant de leur résister… comique retournement des rôles.
Entre Vaudeville et abus de pouvoir
Pourquoi plus souvent, peut-être, que dans d’autres milieux, les étudiantes se retrouve-t-elles en face d’hommes aux humeurs lubriques mal contrôlées dans les salles de réunion de nos laboratoires ? On ne peut pas nier que le monde de la recherche (comme celui de l’art) est un univers de séduction, de personnes qui se domptent, s’affrontent, se charment en même temps qu’elles tâchent de faire gagner leurs idées. Séduire pour déstabiliser l’adversaire. Séduire, aussi, pour se faire des alliés, pour installer des collaborations, qu’elles soient entre pairs pour monter un projet – ou entre maitre et élèves ; pour bien travailler ensemble il faut se plaire (intellectuellement parlant).  Séduire… ses lecteurs.  Séduction intellectuelle. La recherche est un monde dont la séduction – au sens large, s’entend, et pas au sens étroitement sexuel) n’est certainement pas absente. Ce contexte, donc, favorise les « dérapages » (Doux euphémisme …  « pardon mademoiselle, ma main a glissé »).
Pour prendre du champ, testons d’autres configurations. Je connais un professeur d’université qui  tombe amoureux de ses stagiaires et leur écrit, parfois, des lettres éperdues de romantisme. Certes il change de muse chaque année mais ses sentiments semblent sincères. J’en connais un autre qui a quitté sa femme pour l’une de ses étudiantes, de vingt-cinq ans sa cadette[2]. Ainsi, des sentiments authentiques existent, des relations de cul et de cœur librement consenties se nouent aussi entre personnes d’âge et de statut très asymétriques où le pouvoir rentre peut-être pour une partie en compte, sans que cela annule la valeur des attirances. Cela arrive aussi… et pourtant.
Et pourtant ! Pourquoi les relations entre professeurs (n.m.) et élèves (n.f.) mènent-elle plus souvent que d’autres à des situations qu’on est en droit de qualifier de harcèlement ? Parce qu’au-delà de la diversité et de la complexité des situations de séduction, quand la relation est asymétrique, la responsabilité est du côté de celui qui tient la position sociale la plus forte, car il a un pouvoir sur l’autre dont il peut abuser, si aucune règle morale ou légale ne l’en empêche. Or, au-delà du rapport de pouvoir qui a toujours  existé entre un(e) professeur et son élève, aujourd’hui que les femmes entreprennent (enfin ! voir l’article « Femmes savantes » sur ce même blog) des carrières intellectuelles, une deuxième asymétrie vient se superposer à la première : celle du rapport de domination qui existe, encore, entre les hommes et les femmes.

Y.




[1] 7 milliards de Voisins, le 18 Juin 2013. Présentation du livre de Jean-Emmanuel Pondi professeur de Sciences politiques et Institut Relations Internationales Camerounais. Harcèlement sexuel et déontologie en milieu universitaire. (Yaoundé, clé Editions)
[2] Non sans en avoir peloté un certain nombre d’autres élèves les années précédentes, sans toujours leur demander la permission, mais ça, c’est une autre histoire
 
PS: Un bon article de nature sur le sujet ici
P.

Femmes savantes : une perspective historique

Article précédemment publié par Marine Legrand dans le Prisme de Tête (blog sur les Sciences et Techniques en Société). Reproduit avec l’autorisation de l’auteure.
L’histoire des sciences se conjugue au masculin. Bien qu’en coulisses les femmes n’étaient pas si absentes que cela, il est certain qu’elles furent longtemps exclues du devant de la scène. La science officielle et son histoire restent une affaire d’hommes.
L’exclusion des femmes de la sphère scientifique n’a commencé à s’estomper qu’à la fin du 19ème siècle. Aujourd’hui elles sont les égales des hommes en principe, mais les faits résistent encore souvent. Pas étonnant dans une société qui reproduit de génération en génération les organisations sexuées des milieux de pouvoirs en faveur des hommes.
Il faut également prendre en compte une socialisation différenciée des filles et des garçons : on dit « un savant » et « un ingénieur », la rationalité est avant tout une activité masculine. L’idéal des sciences indépendantes du social, de l’histoire et de la culture en prend un sacré coup.
« La notion même de femmes et sciences est absurde. Soit une femme est une bonne scientifique, soit elle ne l’est pas ». Hertha Ayrton, physicienne (1854 – 1923) (cité par Witkowski, 2005)
L’exclusion des femmes des milieux scientifiques officiels a été une constante au cours de l’histoire. Elle s’est poursuivie jusqu’au 19ème siècle, connaissant de rares exceptions, des pionnières comme Sophie Germain (1), Ada Lovelace (2) ou Dian Fossey(3) derrières lesquelles le front s’est toujours très vite refermé. Et aujourd’hui, les femmes n’ont toujours pas colonisé « l’espace physique et social » des laboratoires et des universités (Pestre, 2006). Ces lieux où le savoir se crée et se transmet ne seraient donc pas suspendus hors du monde, dans un refuge ou l’universalité peut se déployer sans entraves mais bel et bien inscrits dans la société, soumis à la même organisation … sexuée.


Une colonisation inachevée
 
Mesdemoiselles, imaginez-vous l’ambiance en cours, si vous deviez aller chaque jour à l’amphi accompagnées de votre mère… ou de votre mari ? Et bien voyez-vous, il y a encore 100 ans, c’était la règle. C’est avec réticence que les universités européennes, qui s’étaient développées à partir du 13ème siècle, ont entrouvert leurs portes aux femmes, en imposant des gardiens à cette présence étrangère et troublante dans un monde jusque là exclusivement habité d’hommes (Fave-Bonnet, 1996). En France, la première femme acceptée dans l’enseignement supérieur est Julie-Victoire Daubié, reçue bachelière à la Faculté des lettres de Lyon en 1861 (après avoir été refusée à Paris) (Tikhonov Sigrist, 2009).
Même chose pour les grandes écoles françaises, fondées après la Révolution et destinées à former l’élite scientifique et technique de la nation. L’École normale supérieure n’ouvrira ses portes aux femmes qu’en 1881, près d’un siècle après sa création. Et il sera encore plus difficile d’accéder à l’École Polytechnique : ça fait seulement 40 ans que la prestigieuse institution est mixte.
Avant cela, le gynécée polytechnicien était relégué dans une annexe : l’« École polytechnique féminine » (basée à Sault, à partir de 1925). Les femmes ont donc finalement droit aux diplômes. Mais les difficultés ne s’arrêtent pas là. L’accès à l’éducation supérieure ne leur donne au départ pas droit aux fonctions professionnelles correspondantes (recherche, enseignement…) (Pestre, 2006). Marie Curie devra ainsi attendre la mort de son mari pour obtenir une chaire à l’université, en remplacement de celui-ci (Laperche, 2004).
Cette inégalité, aujourd’hui révolue en droit, ne l’est pas dans les faits. Cela saute aux yeux dans certaines disciplines où les femmes sont quasi absentes comme les mathématiques, la physique et les sciences de l’ingénieur. Et là où elles sont plus présentes, comme la biologie ou les sciences sociales, les femmes se raréfient au fur et à mesure qu’on monte dans la hiérarchie.
Quand j’étais sur les bancs de la fac, en licence de biologie, nous étions au moins deux tiers de filles. Les travaux pratiques et travaux dirigés était assurés environ pour moitié par des femmes. Par contre, les cours magistraux étaient assurés quasi exclusivement par des hommes. Pourquoi cette évolution du sex-ratio au fur et à mesure que l’on grimpe l’échelle universitaire ? C’est que le parcours scientifique féminin est semé d’embûches.
C’est toute une aventure ! Il faut d’abord échapper au « graphique en ciseau » qui illustre les trajectoires opposés des hommes et des femmes diplômés de l’enseignement supérieur (une courbe grimpe, l’autre s’écroule, on vous laisse deviner laquelle). Ensuite, la carrière universitaire se déroule dans un « tuyau » percé de trous qui aspirent et font disparaître les effectifs féminins au fur et à mesure qu’on monte en grade. Enfin, au dessus d’elles se dresse le célèbre « plafond de verre » auquel elles se cognent la tête dès qu’elles tentent d’accéder aux postes de pouvoir (Mary & Jonas, 2005).

Méritocratie ?

En fait, l’exclusion relative des femmes des milieux scientifiques n’a rien de spécifique. Elles ont en effet été, au cours de l’histoire, exclues de tous les lieux de pouvoir (à quelques exceptions près comme Émilie du Châtelet, mathématicienne et physicienne contemporaine des Lumières). Les sciences, incarnées par les universités, les académies, les laboratoires ne font pas exception. De même, les femmes ont longtemps été exclues des lettres, des arts et de tous les lieux de production intellectuelle (4).

Elles y sont pourtant présentes, en tant qu’épouse, fille poursuivant l’œuvre du père ou encore assistante. Simplement, l’histoire ne les enregistre pas, car elles n’apparaissent pas sur la scène publique. Cela pose deux problèmes. D’abord pour la manière dont on écrit l’histoire, négligeant systématiquement la sphère privée dans son exploration. Ensuite pour la (théorique) universalité de la science.
En effet les stéréotypes de genre, comme l’asservissement des femmes aux tâches domestiques, englobent les sciences et leurs savoirs. Cela oblige à reconnaître la science comme une organisation humaine comme les autres, une institution au fonctionnement sexué, au bénéfice des hommes. L’inégalité hommes/femmes dans les milieux scientifiques est donc… normale. Néanmoins, ce constat pose problème pour une profession qui se considère comme fondée sur la méritocratie, c’est-à-dire sur un système qui privilégie les meilleurs – ceux qui travaillent le mieux – et pas une certaine catégorie sociale (ici, les hommes) (Pestre, 2006).
Alors, comment est-ce possible ? Comment, dans un métier qui tend à l’universalité, à la neutralité, peut-on observer les mêmes inégalités qu’ailleurs ? Pourquoi ne fait-il pas exception ? D’abord, on l’a dit, les sciences n’échappent pas à la discrimination à l’embauche réservée au sexe faible. Mais il y a aussi des raisons spécifiques.
Par exemple, le mode de sélection par les pairs « réunis en commission où justement les hommes sont majoritaires » (Bécarud, 2000). C’est do
nc la méthode de recrutement qui poserait problème ? Pas seulement. La socialisation différente des filles et des garçons est aussi en cause : elle conduit en effet les filles à s’exclure d’elles-mêmes des études scientifiques et techniques.
Les freins se montrent très tôt. Dans les livres illustrés destinés aux tous petits, les métiers ont déjà un genre. Ainsi on apprend à lire en récitant : un médecin, une infirmière, un astronome, une secrétaire… (5) De quoi vous couper l’herbe sous le pied dès les premiers pas. Ensuite, pendant toute la scolarisation se déploie un stéréotype très fort selon lequel l’exercice de la rationalité, de la logique (et en particulier la logique mathématique) sont des activités plutôt masculines (6) (Witowski, 2005). Et à la fin du lycée, on s’étonne que les filles s’orientent plutôt vers les filières littéraires ? (Laperche, 2004).
En conclusion, cette exclusion soulève deux problèmes. L’organisation sexuée des milieux scientifiques peut sembler paradoxale, gênante, pour qui considère les sciences comme universelles. Cette organisation questionne les limites de l’indépendance des sciences vis-à-vis du social.
Deuxième problème, peut être plus important : si l’organisation des sciences est sexuée, plutôt masculine, les résultats et énoncés de sciences ne seraient-ils pas eux aussi marqués par les différences de sexes ? En effet, le sexisme ne s’arrête à la proportion de chercheuses au CNRS, il va se nicher jusque dans les énoncés scientifiques. Les sciences ne seraient-elles pas alors impliquées dans la fabrication et la perpétuation des inégalités, en passant par la naturalisation des différences entre hommes et femmes ?

Ilustrations
Portrait de Mary Blade (une des rares femmes à enseigner dans une école d’ingénieurs aux Etats-Unis en 1946 Smithsonian institution archives
Classe de mathématiques, 1964, LSE library
« How it works », http://xkcd.com
Notes :

(1) Première mathématicienne française enregistrée par l’histoire, née en 1776.

(2) Fille de Lord Byron, née en 1815 à Londres, auteur du premier programme informatique, en note d’une traduction du manuel de la machine analytique de Babbage.

(3) Éthologue américaine née en 1932, spécialiste des gorilles, qui révolutionna l’observation des primates.

(4) Lire à ce propos l’essai de Virginia Woolf, Une chambre à soi, Université de Cambridge, 1929.