Le travail émotionnel au labo : merci qui?

Beaucoup des problématiques « couples » se retrouvent en filigrane dans l’organisation des équipes de recherche, par exemple la répartition des taches dites « ménagères ». Les témoignages ne manquent pas pour dire que c’est systématiquement les femmes qui s’occupent de ranger la vaisselle de l’espace commun, faire le café pour les profs invité-e-s, et de manière générale veiller a ce que tout le monde soit (relativement) propre et nourri. Si les chercheurs-euses adultes ont pour la plupart passe le cap du pot avec succès, on ne peut pas dire que ça s’applique forcement a l’état de la blouse, du frigo a réactifs/tissus ou du plan de travail. Il y en a même qui laissent des traces d’ADN partout, c’est vous dire, ça fout en l’air toutes les les PCR. BREF.

Un type de travail dont on parle beaucoup moins, c’est le travail émotionnel et social. Dans un couple, qui appelle les copains pour garder le contact, qui se rappelle qu’on ne peut pas arriver les mains vides chez machin, qui tient les comptes des invitations a bouffer, qui dit ça fait trois mois que t’as pas appelé ta mère/ton frère, c’est l’anniversaire de ta meilleure amie (ça c’est facebook, je sais), qui lance les conversations sérieuses sur la gestion des sentiments (berk) de l’un ou l’autre, qui fait le plus de soutien psychologique? Et enfin, qui se sent coupable et/ou se fait montrer du doigt si le couple faillit a ses obligations (et plaisirs) sociaux? Si vous avez de la chance, vous me direz les deux. Mais si vous êtes en couple hétérosexuel, il a y a des chances que vous me disiez c’est la femme.

Surprise, cette répartition des taches « invisibles » se retrouve au labo. Dans les labos un peu sympa, pas les antres du diable ou tout le monde se marche dessus pour être le premier a sortir son Nature, on organise souvent un gâteau pour l’anniversaire de machin, un cadeau pour le départ de chose ou pour la naissance du monstre môme de truc. « On »? Ben oui, tout le monde participe. Enfin, il y en a toujours un(e) ou deux qui participent un peu plus en lançant le mouvement, collectant les sous, en se creusant la tête pour une idée et en prenant le temps d’aller chercher le gâteau/cadeau, de trouver un stylo pour la carte et d’aller embêter tout le monde pour qu’ils mettent-un-mot-gentil, mais-si-t’as-qu’a-juste-écrire-félicitations.

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Sur le terrain, les chercheuses sont parfois des proies

J’ai quelques histoires dans ma besace qui pèsent un peu trop lourd. Ça fait longtemps que je les traine avec moi. Il faut en parler. De cette violence qui nous poursuit. Je parle ici d’une violence particulière : la violence sexuelle. Essayons modestement d’aborder la à l’aide de témoignages que l’on m’a rapportés, et des résultats d’une étude publiée cet été par Kathryn B. H. Clancy (anthropologue de l’université de l’Illinois) et ses collègues.

Les activités de recherche scientifique comportent souvent une dimension « outdoor », « in the field »… en français dans le texte on appelle ça « le terrain ». Et c’est bien connu ma petite, si tu t’aventures toute seule dehors, le grand méchant loup est là qui te guette ! Ainsi les femmes du monde académique qui s’aventurent sur le terrain se retrouvent parfois dans une position qu’elles n’avaient pas cherchée : celle de la proie.

Une biche etonnée à la lecture de ce post (cc) Nicolas Hoizey_FlickR

Une biche étonnée à la lecture de ce billet            (cc) Nicolas Hoizey

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La nature devant la science : une femme soumise ?

Hier en faisant un peu de biblio je suis tombée sur une phrase frappante, à propos des représentations de la nature vue par la science. La science est désir d’objectivité … mais elle est aussi prise dans des jeux de mise en scène, comme le rappelle le sociologue des sciences Dominique Pestre dans son livre A contre science Il fait ainsi référence à une vieille statue datant de la fin du XIXème : « Pensez à la statue La Nature se dévoilant devant la Science, nature représentée par une femme aussi belle que soumise » (Pestre, 2013, p.7). Je ne connaissais pas cette statue alors j’ai cherché. La voici se dénudant devant vos yeux ébahis. L’image même de la modestie, avec quelque chose d’excitant dans ce dévoilement tête penchée sous le drapé de pierre.

La nature se dévoilant devant la science. Ernest Barrias. Photo : Daniel Smullen, 2009, flickR (cc)

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The confidence gap : c’est du lard ou du cochon?

Oyez oyez braves bécasses gens! Le mystère des inégalités salariales (et autres) est enfin percé! Et la solution était là, toute simple, à portée de main. Et bien oui, mesdames et mesdames, ne cherchez plus, vous souffrez de discriminations au sein d’une société patriarcale manquez tout simplement de confiance en vous!! Allez allez, on se met un coup de pied aux fesses, on arrête de se cacher derrière le fauteuil en se demandant si notre jupe fait pute ou prude, et on fonce vers le succès en écrabouillant toutes les autres!!
Bon, trêves de sarcasmes, le sujet est sérieux, il s’agit d’un livre, intitulé The Confidence Code. Les auteures, Claire Shipman et Katty Kay, ont découvert au travers d’interviews avec les femmes les plus influentes du monde (sic), que même dans les hautes sphères du pouvoir, ces dames souffrent du syndrôme de l’imposteur et d’un cruel manque de confiance en elles. Shipman et Kay présentent leur découverte et l’ouvrage qui en a découlé dans un essai publié sur The Atlantic, intitulé The Confidence Gap, qui a beaucoup fait parler dans les salons (y compris ceux du Ministère des Droits des Femmes, on y viendra).

www.savagechickens.com

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Sentiment d’appartenance et Stéréotypes (réflexions sur le podcast Women in Science de Nature)

Le Nature Special sur les femmes en sciences qu’on cite souvent sur ce blog n’est plus tout récent, mais j’ai écouté il y a quelques jours le podcast enregistré pour l’occasion : une discussion avec Uta Frith et Athene Donald, toutes deux chercheuses en Angleterre. J’ai eu envie d’en parler ici parce qu’elles disent quelques trucs tout simples qui ont pas mal résonné avec mes réflexions personnelles, et aussi des discussions que j’ai eues récemment avec d’autres chercheuses.
Le sentiment d’appartenance et l’effet Boy’s Club

Athene Donald est apparemment très impliquées dans la cause des femmes en sciences, et elle a créé dans son institution un club « Science and Shopping ». Certes, mes poils se hérissent un peu à l’idée qu’il faille absolument caser des talons, de la mode ou du shopping quelque part pour que les femmes se sentent à l’aise (façon « Science, it’s a girl thing« , le spot raté de l’UE). Cependant, elle explique sa démarche en argumentant qu’il faut arriver à faire passer un sentiment de bienvenue pour les femmes en science, et surtout créer une sorte de « réseau d’anciennes », par opposition aux « old boys networks » au sein desquels les femmes ne sont pas facilement invitées. En cela, je pense qu’A. Donald a raison. Évidemment on ne parle pas ici de réseaux formels avec carte de membre et mot de passe secret, mais la sur-représentation des hommes en science crée un sentiment d’exclusion, de ne pas appartenir à ce club fermé de vieux copains de labo qui se tapent dans le dos et s’invitent mutuellement aux conférences qu’ils organisent. En fait je me suis récemment surprise à utiliser cette expression lors d’une conversation sur skype avec -attention, la classe totale- la présidente de la SfN, sur la situation des post-doc femmes : en parlant du manque de femmes chercheuses à qui s’identifier (« role models ») et de la difficulté de se sentir légitime au sein de la communauté scientifique, c’est sorti tout seul, j’ai dit « It’s a boy’s club » (un titre parfait pour une vidéo parodique à la « it’s a girl thing »). La solution au problème, sans aller jusqu’à des mesures extrêmes comme le shopping (!!), inclut certainement de tisser plus de liens entre collèguEs à divers stades de carrière. Pour créer un sentiment d’appartenance, et profiter des conseils et du soutien de personnes à qui l’on s’identifie et qui font face à des situations/interrogations similaires.

Marie Curie, infiltrée dans le boy’s club à la première Conférence de Solvay.

Le mur maternel : l’arbre qui cache la forêt?

Dans un second temps, Uta Frith et Athene Donald ont abordé le problème de la maternité et de son rôle dans le phénomène du tuyau percé (la diminution graduelle du nombre de femmes au fur et à mesure de l’avancement des carrières). Elles ont insisté sur le fait que la maternité est une réponse facile, souvent la première qui vient en tête, mais qu’il s’agit seulement d’un aspect du problème dans un paysage complexe. Il serait donc simpliste de penser qu’en résolvant les difficultés et inégalités liées à la maternité, on boucherait tous les trous du tuyau. Les stéréotypes culturels jouent un rôle majeur. Outre le manque de moyen purement matériels (absence de congés payés aux US, coûts de garde, etc) les femmes ressentent par exemple la pression d’être « une bonne mère », de passer du temps avec ses enfants, de leur faire des purées bio etc, pression qui n’est malheureusement pas répartie à égalité avec les pères, auxquels on reproche encore rarement d’avoir recours à la nounou 9h par jour. Et si l’on peut résister à la pression extérieure, il est parfois plus difficile de gérer son propre sentiment de culpabilité. Autre exemple, si on a été élevée pour être une gentille fille (la formulation est bien sûr exagérée : mais les études sociologiques montrent que les petites filles sont très tôt éduquées à satisfaire en priorité les désirs des autres, à ne pas se faire remarquer, etc), on n’a pas envie d’être « pushy », insistante et opiniâtre, alors qu’il faudrait pourtant parfois l’être. De même, Uta Frith fait remarquer que le déficit de femmes est beaucoup plus marqué dans les premières années en physique qu’en biologie, car la bio est une matière dans laquelle il n’est pas contre-stéréotypique pour les femmes d’exceller. En résumé, il y a une tension entre le comportement attendu d’une femme dans nos sociétés, et l’attitude qui favorise le succès dans le monde académique (et je dirais même les critères de réussite eux-mêmes). Évidemment, le débat sur les causes du tuyau percé nécessiterait plus que 5 minutes de discussion et quelques exemples, mais je me suis récemment aperçue que tout tournait beaucoup autour de l’opposition famille vs. labo (can we have it all, etc) dans lequel je ne me retrouve pas nécessairement, et j’ai apprécié que le problème soit appréhendé dans une perspective plus structurelle.

Mur maternel : passez votre tour! (pensez à toutes nos extensions pour plus de plaisir de jeu). Source : http://www.genderbiasbingo.com

Je vous suggère d’écouter le podcast en entier si vous comprenez l’anglais british (et celui parlé avec un léger accent allemand) : la discussion survole quelques autres thèmes intéressants dont certains sont détaillés dans des articles du Nature Special. Les interlocutrices évoquent notamment leurs propres carrières et expériences, les politiques de quotas (le fait que leurs effets ne soient pas évalués de façon scientifique et le possible « retour de bâton » pour les femmes en ayant bénéficié) ou encore les biais de genre qui affectent indifféremment hommes et femmes. La discussion se termine sur la nécessité d’inclure les hommes dans les débats et les actions, et la constatation optimiste que beaucoup d’entre eux sont prêt à apporter leur soutien. Je suis dans un bon jour, je n’ajouterai pas de commentaire sarcastique. Youpi!
M.

Ecrire … drôle de cuisine


Comment vais-je faire pour écrire ma thèse (un texte qui fera surement au moins 300 pages) ? Voici le chemin que je compte emprunter. Cela demande d’abord d’imaginer qu’on se trouve plongés dans le monde comme dans une pâte feuilletée un peu sucrée. Vous y êtes ? Bien. Ainsi donc il est nécessaire d’abord de se détendre. Puis de s’étendre, de se répandre. Ensuite à travers ce champ étalé, entre les grains aller au but, tailler sa route dans la matière des mots. Tracer des formes à l’emporte pièce. S’y consacrer, s’y construire patiemment. Puis cela se décante. Laisser poser, gonfler, prendre tournure.
Patti Smith, poète et femme puissante
Écrire est un art culinaire. Concocter cuire, confectionner. Dresser une liste, un sommaire, comme on dresse la table et le menu. Se nourrir des écrits des autres, puis les digérer. C’est aussi un art potier car en lisant le monde on se forme.On se donne une forme. Cela tient également de la menuiserie : un texte s’articule entre blocs et chevilles. Citons enfin la couture : liaisons, broderie, argumentaire cousu. Page blanche comme un drap. C’est un voyage sinueux dans le labyrinthe des mots, où le fil conducteur permet la survie. L’escalade d’une paroi escarpée. Un écrit est une trace laissée dans l’espace de la pensée, c’est toujours le résultat d’un itinéraire particulier.
Gravure anatomique : entre texte vivant et corps représenté (Gautier, 1754)
Jusqu’au cœur des sciences les plus dures, écrire un texte est toujours une action personnelle. Alors, comme j’en parlais déjà il y a quelques temps pourvu que cela se sente ! Que le texte se mue en un ensemble vivant, d’organes reliés par une structure rythmique d’espaces et de liens. Entre condensations et développements, c’est bien le corps du texte, qui respire, qui danse. C’est donner vie à un édifice de chair lexicale, irriguée, structurée par le rythme, le son et le sens. Je change chaque jour de stylo mais la couleur persiste, le rouge, toujours, la couleur du jour naissant, car il s’agit de comprendre, d’éclairer ce qu’il y a entre soi et le monde autour. La lumière qui se fait par les mots qui sortent d’une bouche. J’assume de transmettre la vie. J’aime donc en moi celle qui écrit (j’aurais pu dire celui), posément et passionnément, d’émotion contenue mais sans s’étouffer, sûre de sa cible. L’écriture vivante…
Y.


Le poumon et le coeur, 1754, par  J.Gautier. Planche XIV de l’Anatomie des Viscères
Exposition « Anatomie de la Couleur », Bibliothèque Nationale, 1996

Post invité : La tête au carré

Ma chère ‘tête au carré‘ (une émission de vulgarisation scientifique sur France Inter) a eu la bonne idée d’inviter, la semaine dernière, trois femmes scientifiques pour parler des stéréotypes sur les femmes dans les sciences (pour le podcast, c’est ici). Les femmes ont longtemps été exclues des domaines scientifiques car jugées inaptes et incompétentes (cette incapacité ayant d’ailleurs été longtemps expliquée par un certain déterminisme biologique) et, par exemple, en France, il faut attendre 1992 (!!) pour voir une femme nommée professeur à l’École Polytechnique (Claudine Hermann, dont vous pouvez entendre le témoignage dans l’émission). Aujourd’hui, les filles choisissent de plus en plus les filières lycéennes scientifiques, elles y réussissent mieux que les garçons, mais à la sortie du baccalauréat elles privilégient largement les filières ‘féminines’ comme le commerce, la médecine ou la biologie et évitent les filières à dominante ‘sciences dures’ comme les classes préparatoires aux grandes écoles ou les filières techniques (par exemple: http://questionsvives.revues.org/964). Ensuite, plus on monte sur l’échelle académique, et moins il y a de femmes. Nature publiait l’année dernière quelques statistiques décrivant la situation des femmes dans la recherche académique aux États Unis, et alors qu’environ 50% des diplômes de doctorat en sciences sont attribuées à des femmes, moins de la moitié de ces diplômées postuleront à un poste de recherche académique pour un salaire inférieur à celui de leurs collègues masculins (en moyenne, le salaire d’une scientifique américaine représente 82% de celui de son homologue américain, voir ici pour toutes les données: http://www.nature.com/news/inequality-quantified-mind-the-gender-gap-1.12550).
Une des raisons pour expliquer cette fuite dans la nature des cerveaux féminins est reprise dans l’émission, c’est le manque de modèles de réussite féminine dans la recherche scientifique. Un exemple: mis a part Marie Curie, il y a très peu de scientifiques femmes dont le nom est reste gravé dans les mémoires collectives. Il est vrai que, en ce qui me concerne, ce ne sont pas, à l’origine, des modèles féminins qui m’ont amené à m’intéresser à la recherche scientifique, mais bien des hommes, et pas des moins prestigieux, je pense notamment au Docteur Emmett Brown de ‘Retour vers le Futur’ ou des trois scientifiques farfelus de ‘SOS fantômes’ (Bill Murray en tête). Des modèles imaginaires, donc, masculins en plus, qui pointent aussi du doigt l’importance de moderniser, tous sexes confondus, l’image du scientifique dans la société (un peu poussiéreuse et franchement pas très sexy, je pense aux geeks de la série TV populaire ‘the Big Bang Theory’ par exemple, auxquels, en ce qui me concerne, je ne me suis jamais identifiée).
Marie Curie, seule femme au milieu de ses collègues physiciens au congrès de Solway en 1927
Mais revenons aux femmes. Il y a certes eu, dans mon cursus universitaire, des femmes professeurs qui ont été déterminantes dans le choix de ma carrière scientifique, notamment une professeur de neuropsychologie, qui basait la plupart de ses cours sur la lecture d’articles scientifiques et non sur un simple rabâchage de concepts qui m’apparaissaient trop souvent comme tombés du ciel. Je ne sais pas ce qu’il en est à l’heure actuelle, les dernières fois où je me suis assise dans une classe de cours à l’université française remontant effectivement à ce qu’il me semble être l’âge de pierre (une dizaine d’années), mais ça manquait un peu de passion et d’enthousiasme, en général, et surtout ça manquait d’une présentation claire du travail de recherche. Quand j’ai fait mon premier post doc aux États Unis j’ai été agréablement surprise de trouver des étudiants niveau DEUG (les fameux et tristement nommés ‘undergraduate’) dans les laboratoires, et impressionnée par leurs compétences en recherche. Au même niveau en France, j’étais loin de m’imaginer ce en quoi consistait le travail de chercheur, et bien que je conçois qu’en termes de moyens et d’effectifs, il est difficile de concurrencer l’enseignement académique des États Unis (qui est aussi hors de prix et discriminatoire mais c’est encore une autre histoire), je ne vois pas pourquoi les chercheurs ne pourraient pas présenter un peu plus leurs travaux avant le master voire même dans les lycées ou collèges.
J’ai eu le plaisir de pouvoir intervenir dans les lycées et collèges, et notamment d’accueillir une collégienne au labo pendant quelques jours (qui m’a contacté suite a une ‘journée des métiers’ dans son établissement où je présentais le boulot de chercheur en neurosciences), et très rapidement sa motivation et ses questions nous ont tous impressionnés (mon collègue post doc qui lui a montré la technique du ‘patch clamp’ -enregistrer un seul neurone sur une tranche de cerveau- ne se remet toujours pas de la pertinence des questions de cette jeune fille de 14 ans!). Je pense qu’elle ne se doutait absolument pas de la réalité concrète du travail de chercheur, de la liberté qu’il y avait dans ce travail (notamment dans le fait de gérer son propre projet), liberté qui compense, je pense, toutes les contraintes (enfin qui en compensent beaucoup, dirons nous). Il me semble qu’avoir un travail que l’on aime profondément est une immense chance, et il me parait essentiel de se battre pour que de telles opportunités continuent à se concrétiser (particulièrement quand leurs ennemis essentiels sont de l’ordre du stéréotype social). 
 
Les stéréotypes sur les femmes en sciences représentés par Randall Munroe (https://xkcd.com/385/)
Le dernier point qui n’a malheureusement pas été abordé dans l’émission mais qui me parait essentiel est la difficulté à concilier vie au laboratoire et vie hors labo (voir notre autre postsur le sujet). En réfléchissant à ça, j’ai d’abord eu l’impression que cela relevait plus du système extrêmement compétitif pour trouver un poste qu’aux stéréotypes contre les femmes. Qui n’a pas été confronté, dans les laboratoires, à cette petite croyance sournoise, celle qui sous-entend que si on ne bouffe pas science 24h sur 24, on n’y arrivera pas? Il suffit d’écouter un peu les petites compétitions, dans les labos, sur celui qui restera le plus tard au labo ou qui y passera le plus de week-ends. J’ai d’ailleurs moi même tenté de me formater à cette croyance, et comme beaucoup, j’ai frôlé le burn-out, et je doute fort du caractère productif de cette période de ma vie (car fatigue, d’où erreurs, manip à refaire, perte de temps, etc, le cercle vicieux). Malheureusement cette croyance n’est pas complètement de l’ordre fantasmatique: nous, scientifiques, sommes quasi exclusivement jugés, aujourd’hui, sur notre productivité littéraire (le plus de publications si possible dans les meilleurs journaux). Alors que je conçois bien qu’il faut choisir des critères de sélection, il m’est difficile de résumer le travail d’un scientifique à l’addition des facteurs d’impact des journaux dans lesquels il a publié parce que 1) la publication dans ces journaux est très largement dépendante du domaine dans lequel le chercheur travaille (en neurosciences par exemple, il y a des structures cérébrales plus ‘vendeuses’ que d’autres comme l’hippocampe ou le cortex préfrontal, donc si vous vous intéressez à la mémoire olfactive des poissons, ça va être chaud de faire un Science/Nature/Cell) et 2) le travail de chercheurs est par définition ingrat, semé de périodes moins productives que d’autres, plus particulièrement quand vous vous intéressez à un domaine moins exploré ou quand vous vous heurtez, par vos résultats, à un paradigme bien en place dans votre domaine. Or, il me semble, que la clé pour une recherche de qualité, réside dans la créativité, particulièrement théorique. Mais aujourd’hui on privilégie les avancées techniques et on se retrouve avec des papiers dans Nature avec pleins de techniques super modernes, certes, mais qui ne font, souvent, que démontrer ce que d’autres avaient déjà démontré vingt ans plus tôt. Il y a donc, une sacrée couille dans le potage -excusez l’expression-.
‘Publier ou périr’ La pression pour publier dans les meilleurs journaux est de plus en plus importante en sciences (illustration de Darren Goossens : darrengoossens.wordpress.com)
Forcément, face à cet état de fait, il n’est pas étonnant de voir tant de femmes quitter le navire. Pourquoi les femmes vous allez me dire? Après tout le système est le même pour les hommes… Cette question m’a pas mal hantée ces derniers jours et je vois plusieurs pistes pour y répondre. L’une m’a été donnée dans l’émission: les stéréotypes sur les femmes sont profondément ancrés dans nos cerveaux, à tel point qu’ils peuvent même affecter inconsciemment les performances de jeunes filles à un test de math. Ok, je veux bien que cela explique le choix des jeunes filles vers des carrières non scientifiques, mais une fois qu’on s’est tapé le doctorat + un ou plusieurs post docs, il me semble clair que ce n’est plus une question de compétences. En revanche, je pense que les stéréotypes sur les rôles sociaux des femmes et des hommes expliquent beaucoup le découragement des femmes devant le parcours du combattant académique. J’ai rencontré, au cours de ma jeune carrière, des tas de femmes brillantes qui ont décidé d’abandonner la science pour se consacrer à leur vie de famille car elles ne voyaient pas comment elles arriveraient à mener les deux. Et dans la plupart des cas, la question des enfants revenait. Ce qui me révoltait le plus c’est quand leur conjoint était dans la même situation (jeune chercheur) et qu’il s’agissait clairement d’un choix résultant du ‘c’est à la mère de rester à la maison et de s’occuper des enfants’. Ça paraît caricatural mais ça résume malheureusement la situation. Comment ne pas voir là dedans un reflet des stéréotypes? Comment ne pas y voir quelques résonances avec l’argumentaire féroce des anti-‘théorie du genre’ qui semblent persuadés que l’égalité hommes-femmes nous mènera droit à la fin de l’humanité ? (pour un très drôle rappel des faits : http://rue89.nouvelobs.com/rue69/2013/10/24/theorie-djendeure-quid-genre-cretin-sexiste-246917)
Enfin, je pense que les relents des stéréotypes sur les femmes amplifient un certain ‘complexe de l’imposteur. Au cours de ma carrière, je me suis souvent sentie ‘pas à ma place’, et cela m’interrogeait parce que j’avais beaucoup de mal à identifier la racine du problème. Mes résultats étaient bons (j’ai notamment cru que tout allait se résoudre en publiant dans un journal à gros facteur d’impact) mais le problème persistait et je l’attribuais au fait que je n’embrassais pas vraiment les stéréotypes du scientifique, notamment par mes intérêts hors sciences. Après moult discussions autour de cette problématique avec mes amis des deux sexes, je suis persuadée que si j’étais née avec d’autres attributs sexuels, la situation aurait été plus simple. Aujourd’hui, je suis sur le marché du travail en France, et je ne pense pas que ma situation de femme va poser un problème pour trouver un poste, au contraire, même, vu que pas mal de financements ‘jeunes chercheurs’ auxquelles je postule indique clairement que les femmes sont les bienvenues et largement encouragées à postuler. Bien. Le problème reste profondément psychologique, et, en gros que l’on veuille des enfants ou non, que l’on en ait ou pas, il y aura toujours et encore un effort supplémentaire qu’une femme se sentira obligée de faire, face à ses collègues masculins, et ça, c’est franchement inadmissible.
Les stéréotypes sur les femmes en sciences peuvent les amener à quitter la recherche (http://www.npr.org/2012/07/12/156664337/stereotype-threat-why-women-quit-science-jobs)
Je vous laisse à l’émission. Il y en a une autre en prévision sur France Culture, j’en reparlerai surement.
Julie.

Nature, la saga de l’hiver

Il y a quelques semaines en lisant mes flux RSS Nature j’étais tombée sur une lettre dans la partie « correspondance » qui m’avait fait bondir… De rage, j’avais failli faire un post pour crier au monde entier à nos nombreux-euses lecteurs/trices mon indignation. Et puis je n’avais pas trouvé le temps (Game of Thrones les manips, toussa toussa).
Heureusement, je n’ai apparemment pas été la seule à m’étouffer sur mon bagel, puisque la lettre en question a déclenché une suite de réponses pas piquées des hannetons et des excuses de Nature. Ha! Maintenant que vous vous tortillez de curiosité, dans ma grand magnanimité je vous fait un résumé des épisodes (le gras, c’est moi, les commentaires acerbes aussi):

Episode 1: Lukas Koube a un truc hyper intéressant à dire. Tellement intéressant, qu’il l’envoie à Nature, et que Nature le publie.

« Publish on the basis of quality, not gender

The publication of research papers should be based on quality and merit (sans blague??),  so the gender balance of authors is not relevant in the same way as it might be for commissioned writers (see Nature 504, 188; 2013). Neither is the disproportionate number of male reviewers evidence of gender bias (suffit de le dire pour que ce soit vrai).
Having young children may prevent a scientist from spending as much time publishing, applying for grants and advancing their career as some of their colleagues. Because it is usually women who stay at home with their children, journals end up with more male authors on research articles. The effect is exacerbated in fast-moving fields, in which taking even a year out threatens to leave a researcher far behind. (Aaaah, c’est donc pour çaaaaa! Je comprends mieux maintenant.)
This means that there are likely to be more men in the pool of potential referees. » (Et voila!)
 
Merci!! Merci Lukas, de faire pour nous ce constat très simple : les femmes enfantent, nettoient le vomi et corrigent les devoirs, ça les fout dans la merde, tant pis pour elles. Dis donc, ça prend bien un PhD pour atteindre ce niveau de réflexion! Ben quoi, la vie c’est simple non? C’était pas la peine de nous faire chier avec un Nature spécial gonzesse! Apparemment quelques personnes ont dû envoyer ce genre de réaction à chaud puisque :

Episode 2 : Note de l’éditeur : oups, on a chié dans la colle…

« Nature has a strong history of supporting women in science and of reflecting the views of the community in our pages, including Correspondence. Our Correspondence pages do not reflect the views of the journal or its editors; they reflect the views only of the correspondents.

We do not endorse the views expressed in the Correspondence ‘Publish on the basis of quality, not gender’ (Nature 505, 291; 2014) — or indeed any Correspondences unless we explicitly say so. On re-examining this letter and the process, we consider that it adds no value to the discussion (tu l’as dit bouffi) and unnecessarily inflames it, that it did not receive adequate editorial attention, and that we should not have published it, for which we apologize. 
Nature’s own positive views and engagement in the issues concerning women in science are represented by our special from 2013: www.nature.com/women. »

C’est le moins qu’on puisse dire, Nature, grosse boulette quand même. Pour faire bonne mesure ils ont publié 2 épisodes de plus :

Episode 3 : Et si on faisait des trucs pour changer les choses au lieu de bêtement se chercher des excuses?

« Gender : resolve bias, don’t excuse it
It is difficult to make the claim that the disproportionate number of male reviewers and authors is not indicative of some level of gender bias (L. Koube Nature 505, 291; 2014 ). As with many other challenges that female scientists face, the answer lies not in explaining why discrepancies exist, but in taking steps to resolve them.

The proportion of female referees (13% for Nature in 2013; Nature 504, 188; 2013) remains considerably lower than the proportion of female researchers (roughly 30% in the United States, according to a 2013 report by the US National Science Foundation on Women, Minorities, and Persons with Disabilities in Science and Engineering). Not challenging this situation is tantamount to declaring that the quality of the pool of female referees is lower than that of their male counterparts, which is both short-sighted and wrong. Arguments about personal or family responsibilities only serve to cloud the bigger issue, which is about finding a way to work towards a body of scientific literature that represents true gender balance among those contributing to it. »

Je n’aurais su mieux dire. En tout cas, pas sans être un peu vulgaire.
Et enfin, la cerise sur le gâteau:

Episode 4 : Sérieusement, c’est bien joli les excuses, mais en fait, vous êtes inexcusables.

« Gender : why publish an offensive letter?

I want an answer to this question. (moi aussi, en fait.) If the answer was to engender controversy, then it worked; but if it was to reinforce Nature’s “own positive views and engagement in the issues concerning women in science” (Nature 505, 483; 2014), then it failed. Here is the context: two weeks ago, Nature published a Correspondence from Lukas Koube (Nature 505, 291; 2014), which in my view implies that journals’ pursuit of scientific quality will logically and inevitably result in women’s invisibility. On the day that I read it, I was scheduled to do an interview about my research for the Careers section of Nature. I declined the interview.

Declining this interview was a strategic decision. Every young scientist is told that publication in Nature is a valuable prize, a harbinger of ‘glory, laud and honour’ and of job security. Thus, the assignment of a Nature DOI (digital object identifier) is a powerful force of reification, one that endures far beyond any squabbling that may precede or follow it.
Nature states that the correspondence it publishes does not necessarily reflect the opinions of the journal or its editors (épisode 2). However, people have a deep-seated tendency to associate the Nature brand with a stringent selection process for publication. Out of the many letters it receives, why did Nature want its readers to read Koube’s? It is unclear why you should publish his Correspondence at all in an age when people’s comments already have multiple outlets for mass distribution. My interview cancellation was meant to provide concrete evidence that at least one reader wants an answer.
Nature is a powerful institution in which its editors, reviewers, authors and readers invest a monumental amount of effort and care. For this very reason, it is also an institution at which each editorial choice merits exceptional scrutiny. « 

J’ai particulièrement apprécié les épisodes 3 et 4 parce qu’ils reflètent exactement ce que j’ai ressenti en lisant l’épisode 1 : d’abord je n’en suis pas revenue qu’un scientifique (donc normalement quelqu’un qui réfléchit, émet des hypothèses, a passé des années à aiguiser son sens critique et analyse ses résultats au regard des connaissances existantes) puisse sortir un truc pareil, complètement inutile, sans l’once d’un début d’analyse, sans avoir ne serait-ce que jeté un oeil aux études qui existent sur ce problème complexe. En fait, j’ai même trouvé ça infantilisant, et insultant pour tous les sociologues et les autres scientifiques qui s’intéressent de près à la question, en prenant soin de n’en négliger aucune des nombreuses dimensions. Et qu’en plus, qu’il ait l’impression que son éclairage soit tellement indispensable qu’il l’envoie à Nature, qui comme souligné dans l’épisode 4, est censé avoir une ligne éditoriale particulièrement exigeante.

Ensuite, je me suis demandé comment Nature avait pu décider de publier cette contribution ineptie. Vraiment, j’étais complètement incrédule, c’était plus Nature, c’était le courrier des lecteurs de Télé 7 jours. En plus vicieux. Parce que publier ça, c’était aussi sous-entendre que l’opinion de cet homme était du même niveau, et de la même importance, que celle des gens qui avaient contribué au numéro spécial sur les femmes en science. Publier ça, c’était insulter un peu toutes les femmes scientifiques dont les carrières ont souffert parce qu’elles ont choisi des faire des enfants, et toutes celles dont les carrières ont souffert malgré leur choix de ne pas faire d’enfants. Publier ça, c’était rajouter un peu de doutes et de culpabilité à toutes les femmes scientifiques qui n’ont pas encore décidé si elles voulaient des enfants, et c’était renforcer leur sentiment de devoir choisir entre carrière et famille. Ouais, publier ça, c’était vraiment une grosse boulette, Nature.

M.

Polémique sur le genre: un rôle pour les biologistes?


Résumé d’un débat sur EvolFrance 

Un débat se déroule en ce moment même sur la liste de diffusion d’EvolFrance. Evolfrance, c’est une liste magique de diffusion sur laquelle les biologistes de l’évolution, entre deux manips, se lâchent sur des sujets de société (OGM, précarité dans la recherche, lutte contre le créationnisme, j’en passe et des meilleures). Les plus grands pontes comme de parfaits inconnus ont le droit à la parole, et c’est parfois épique, parfois absurde, mais toujours très instructif. Je vais tenter d’en dresser un petit bilan, de mon humble point de vue de biologiste.

Affiche des anti « dgendeurs ». Pas cool pour les escargots.

Depuis quelques jours, un sujet a été lancé par Laure Villate, qui s’interroge sur l’instrumentalisation de la biologie dans le débat du « dgender » à l’école. Pour revenir aux bases, les « études sur le genre » (ou « gender studies ») partent du principe que l’identité sexuelle et le genre (masculin/féminin) ne sont pas entièrement déterminés par le sexe biologique (mâle/femelle, chromosomes XY et cie), mais en grande partie par un ensemble de facteurs sociaux, culturels et économiques. Certains l’appellent la « théorie du genre » pour dénoncer cette séparation entre sexe (biologique) et genre (social) admise par les chercheurs, les acteurs du monde de l’éducation et beaucoup de gens. Les détracteurs de cette théorie utilisent de faux arguments biologiques et affirment parfois que cette distinction mâle/femelle serait immuable et inscrite dans le marbre (les gènes), tout en contestant la complexité de l’identité et de l’orientation sexuelle. Car ils craignent que cela ne perturbe les petits enfants dans la construction de leur identité sexuelle, et qu’ils ne deviennent hermaphrodites comme les escargots (post ici). Laure Villate s’interroge donc sur le rôle des biologistes de l’évolution dans ce débat, et se demande si l’on ne devrait pas mettre quelques points sur les i pour éviter une telle instrumentalisation de notre chère discipline. Des (nombreux) mails de réaction ressortent trois points de discussion principaux. 
Premièrement devrait-on se mouiller la chemise pour expliquer clairement que les données biologiques sont hyper complexes et ne peuvent pas être prises comme arguments ? Il est vrai que les simples chromosomes ne sont pas suffisants pour expliquer le sexe. Même en incluant toutes les sous-disciplines de la biologie (écologie, évolution, génétique, développement etc…), on n’est pas rendu pour expliquer la distinction mâle/femelle et la sexualité chez les animaux et encore moins chez l’homme (voir aussi ce petit article sur le darwi-sexisme). La réalité biologique (si elle existe, ce qui n’est pas gagné), ne serait donc pas un argument suffisamment solide pour justifier les différences sexuelles. Mais est-ce bien le problème ?
             L’affiche à peine un poil hystérique de France Jeunesse Civitas. J’ai mal à ma théorie.

 En effet, les détracteurs de la théorie du dgender prétendent surtout qu’il s’agit d’une idéologie déguisée. Une idéologie est un système d’idées relevant d’une croyance, donc non testable. Une théorie est un ensemble de notions testables et falsifiables, qui peut être remise en question. Au lieu de rentrer dans le débat de la réalité biologique, peut-être serait-il plus utile de rappeler que la théorie du genre (si elle existait) serait une théorie, et donc testable, et qu’en plus il s’agit surtout d’un concept. Mais certainement pas d’une idéologie. Et que pour l’instant c’est ce concept là qui permet de rendre le mieux compte de la réalité de l’identité sexuelle chez l’homme. Mais là encore, est-ce bien la clé du débat ?

A la fin, un mail a retenu mon attention. Je cite: « L’Homme a la chance (ou la malchance) d’avoir une conscience. Elle nous permet de nous poser des questions, de tenter de nous extraire de notre condition animale il me semble. Faisons des choix reliés à nos valeurs et non pas à une réalité biologique. Je ne dis pas qu’il faille renier notre réalité biologique, je dis juste que les choix de société doivent être fait sur d’autres bases». Personnellement ça me parle. Ne laissons pas les débats scientifiques obscurcir la vraie question : sur quelles bases devons nous choisir le monde dans lequel nous voulons vivre? La biologie? La science? Je ne crois pas. Si nous voulons d’une société progressiste, tolérante et libre, il est sans doute urgent d’arrêter de prendre la nature comme exemple et d’assumer nos choix. Les décisions politiques sont des décisions de société, et la science n’a rien à voir avec ça. Alors stop à l’hystérie et à nous de discuter posément de ce que l’on veut vraiment comme monde pour demain. Une société patriarcale où la cellule familiale classique serait érigée en modèle à suivre, ou une société tolérante et ouverte, où chacun peut vivre son identité et sa sexualité en toute liberté? Mon choix est vite fait.
P.
Articles ici et ici

Symposium sur les biais de genre #2 : Redéfinir le mérite pour justifier les discriminations

Après Hannah Valantine et ses champions dont je parlais ici, l’intervenant suivant nous a tout bien expliqué comment les recruteurs, biaisés mais soucieux (ou convaincus) de ne pas l’être, peuvent redéfinir leurs critères de sélection pour justifier une discrimination et faire paraître comme parfaitement objectif un choix qui ne l’est pas.

Eric Luis Uhlmann a commencé son exposé en passant la vidéo Science : it’s a Girl Thing. Ca a bien fait rire l’auditoire,  un peu incrédule, et moi j’ai eu un peu honte à l’Europe (on me souffle qu’il existe une parodie assez drôle ici). Et il a commenté que si on trouve ca drôle, c’est 1) parce que c’est ridicule mais aussi 2) parce que ça montre une incongruité de stéréotype : les stéréotypes féminins (les talons le maquillage le déhanché subtil), ça colle pas avec le stéréotype de la science comme métier masculin. Et les incongruités ça fait rire (les stéréotypes, moins).
La question est maintenant de savoir comment ces stéréotypes influencent les décisions de recrutement. Il a été montré que les recruteurs/décideurs ont tendance à déterminer à posteriori des critères de réussite qui favorisent les candidats dont le sexe colle aux stéréotypes de genre du poste concerné. Ils font ce qu’on appelle un « raisonnement motivé », c’est-à-dire raisonnement biaisé par le désir d’atteindre une certaine conclusion : on construit donc son raisonnement pour justifier une décision intuitive, motivée par des stéréotypes plutôt que de raisonner « objectivement » et de prendre la décision qui en découle. C’est un bon moyen de discriminer tout en préservant son sentiment d’objectivité.
Dans une étude de 2005 (Constructed criteras : redefining merit to justify discrimination), Uhlmann a demandé à des sujets (on les appelera les « recruteurs ») d’évaluer des candidatures, homme et femme, pour un poste de chef de police, métier traditionnellement masculin. Ces candidatures présentaient une série de qualités indiquant soit une bonne connaissance du terrain (‘éducation de rue’) soit de meilleures connaissances administratives (‘éducation formelle’). Ils ont ensuite demandé aux « recruteurs », après examen de 2 candidatures (une de chaque sexe), d’indiquer l’importance des critères « rue » ou « administration » pour le choix du candidat. Tout d’abord, les hommes sont préférentiellement choisis pour le poste, mais seulement si le « recruteur » est un homme (comme quoi les stéréotypes de genre ne frappent pas toujours indépendamment du sexe). Plus surprenant, le critère ‘administration’ est jugé plus important quand le candidat mâle le possède que quand il ne le possède pas. Même chose pour le critère ‘rue’. En clair, cela signifie que les qualités possedées par le candidat (mâle) sont jugées plus décisives et importantes pour le poste que celles possedées par la candidate : les critères de recrutement sont modifiés de façon à favoriser les candidats hommes. 
Pour être parfaitement honnête, ces biais sont inversés quand il s’agit de postes traditionnellement féminins, comme infirmière. Mais ici c’est la science qui nous intéresse, et comme la science est une discipline traditionnellement masculine, il est probable que ce genre de processus soit à l’oeuvre lors des recrutements, attributions de bourses etc. 
Encore une chose très intéressante qui ressort de cette étude : si l’on demande aux sujet d’évaluer leur propre objectivité, il apparaît que les personnes qui se considèrent comme les plus objectives sont en réalité celles dont le jugement est le plus biaisé… Et même, si l’on fait avant l’expérience une petite manipulation qui augmente le sentiment d’objectivité des « recruteurs », les discriminations de genre sont également accrues (pdf)…
La bonne nouvelle, c’est que si l’importance des critères de recrutement est fixée par les sujets avant d’examiner les candidatures, alors le biais en faveur des hommes disparaît. Halleluïa! Une règle d’or à inscrire dans le guide des bonnes pratique des comités scientifiques en tout genre.
Pour finir, quelques résultats d’autres études, en vrac : les femmes qui sont, malgré tout, recrutées dans un job contre-stéréotypé (au hasard : dans l’informatique) ont généralement des contrats plus précaires, et ce malgré le fait qu’elles sont aussi en moyenne plus qualifiées que leurs collègues hommes. Elles sont aussi plus surveillées par leurs supérieurs, qui leur font moins confiance. D’autre part, les salaires des hommes sont correlés à leurs qualifications, alors que ceux des femmes sont correlés au coût local de la vie : les hommes ont ce qu’ils méritent, les femmes ce dont elles ont besoin (et avec quoi on s’achète nos louboutins pour le labo après, hein?)
Si vous voulez fouiller un peu, voici le site perso d’Uhlmann, vous y trouverez toutes ses publications ainsi que des photos de ses grand-parents : http://www.socialjudgments.com. Et pour conclure, je lui pique une belle citation un peu élitiste:
« A great many people think they are thinking when they are merely rearranging their stereotypes »
(Moi non plus je ne le connaissais pas. Je suis sympa, je vous ai mis le lien wikipedia.)(Pour les nuls en anglais « Beaucoup de gens pensent qu’ils pensent alors qu’ils sont juste en train de réarranger leurs stéréotypes »).
M.