Post invité : La Diabolisation des Larmes, par Mar

Y’at-il une base à la diabolisation des larmes?
(Traduit de l’anglais par S.P. Voir plus bas pour le texte original.)

Je suis définitivement une « pleureuse ». Je pense que j’ai du regarder « La ligne verte » plus de 10 fois, et pourtant à chaque fois que je vois John Coffey marcher vers la chaise électrique je me mets à gémir et sangloter comme un bébé affamé. C’est apparemment un trait des personnalités « hautement sensibles ». Même quand je sais qu’il s’agit de fiction, et que je sais à l’avance exactement ce qui va se passer, j’éprouve de la véritable empathie au point de souffrir réellement.
Je suis aussi une femme poursuivant une thèse en Neuroscience, ce qui, je suppose, fait de moi une scientifique. Et je suis prête à parier que la plupart (sinon toutes) les femmes scientifiques ont fait l’expérience au moins une fois dans leur carrière d’avoir les larmes qui montent aux yeux et la voix qui flanche en discutant d’un problème avec un-e encadrant-e, un-e chef-fe ou un-e collègue. Après que cela me soit arrivé plusieurs fois, aggravé par le fait qu’on m’a récemment diagnostiqué une dépression clinique, quelqu’un m’a dit que pleurer était agressif. Bien sûr je ne pense pas que ça soit le cas, mais cela m’a motivé, en tant que femme scientifique, à essayer de répondre a cette question : pleurer est-il inapproprié? Et si c’est considéré comme tel, est-ce pour une bonne raison, ou est-ce seulement une construction sociale arbitraire?

Lire la suite

Sentiment d’appartenance et Stéréotypes (réflexions sur le podcast Women in Science de Nature)

Le Nature Special sur les femmes en sciences qu’on cite souvent sur ce blog n’est plus tout récent, mais j’ai écouté il y a quelques jours le podcast enregistré pour l’occasion : une discussion avec Uta Frith et Athene Donald, toutes deux chercheuses en Angleterre. J’ai eu envie d’en parler ici parce qu’elles disent quelques trucs tout simples qui ont pas mal résonné avec mes réflexions personnelles, et aussi des discussions que j’ai eues récemment avec d’autres chercheuses.
Le sentiment d’appartenance et l’effet Boy’s Club

Athene Donald est apparemment très impliquées dans la cause des femmes en sciences, et elle a créé dans son institution un club « Science and Shopping ». Certes, mes poils se hérissent un peu à l’idée qu’il faille absolument caser des talons, de la mode ou du shopping quelque part pour que les femmes se sentent à l’aise (façon « Science, it’s a girl thing« , le spot raté de l’UE). Cependant, elle explique sa démarche en argumentant qu’il faut arriver à faire passer un sentiment de bienvenue pour les femmes en science, et surtout créer une sorte de « réseau d’anciennes », par opposition aux « old boys networks » au sein desquels les femmes ne sont pas facilement invitées. En cela, je pense qu’A. Donald a raison. Évidemment on ne parle pas ici de réseaux formels avec carte de membre et mot de passe secret, mais la sur-représentation des hommes en science crée un sentiment d’exclusion, de ne pas appartenir à ce club fermé de vieux copains de labo qui se tapent dans le dos et s’invitent mutuellement aux conférences qu’ils organisent. En fait je me suis récemment surprise à utiliser cette expression lors d’une conversation sur skype avec -attention, la classe totale- la présidente de la SfN, sur la situation des post-doc femmes : en parlant du manque de femmes chercheuses à qui s’identifier (« role models ») et de la difficulté de se sentir légitime au sein de la communauté scientifique, c’est sorti tout seul, j’ai dit « It’s a boy’s club » (un titre parfait pour une vidéo parodique à la « it’s a girl thing »). La solution au problème, sans aller jusqu’à des mesures extrêmes comme le shopping (!!), inclut certainement de tisser plus de liens entre collèguEs à divers stades de carrière. Pour créer un sentiment d’appartenance, et profiter des conseils et du soutien de personnes à qui l’on s’identifie et qui font face à des situations/interrogations similaires.

Marie Curie, infiltrée dans le boy’s club à la première Conférence de Solvay.

Le mur maternel : l’arbre qui cache la forêt?

Dans un second temps, Uta Frith et Athene Donald ont abordé le problème de la maternité et de son rôle dans le phénomène du tuyau percé (la diminution graduelle du nombre de femmes au fur et à mesure de l’avancement des carrières). Elles ont insisté sur le fait que la maternité est une réponse facile, souvent la première qui vient en tête, mais qu’il s’agit seulement d’un aspect du problème dans un paysage complexe. Il serait donc simpliste de penser qu’en résolvant les difficultés et inégalités liées à la maternité, on boucherait tous les trous du tuyau. Les stéréotypes culturels jouent un rôle majeur. Outre le manque de moyen purement matériels (absence de congés payés aux US, coûts de garde, etc) les femmes ressentent par exemple la pression d’être « une bonne mère », de passer du temps avec ses enfants, de leur faire des purées bio etc, pression qui n’est malheureusement pas répartie à égalité avec les pères, auxquels on reproche encore rarement d’avoir recours à la nounou 9h par jour. Et si l’on peut résister à la pression extérieure, il est parfois plus difficile de gérer son propre sentiment de culpabilité. Autre exemple, si on a été élevée pour être une gentille fille (la formulation est bien sûr exagérée : mais les études sociologiques montrent que les petites filles sont très tôt éduquées à satisfaire en priorité les désirs des autres, à ne pas se faire remarquer, etc), on n’a pas envie d’être « pushy », insistante et opiniâtre, alors qu’il faudrait pourtant parfois l’être. De même, Uta Frith fait remarquer que le déficit de femmes est beaucoup plus marqué dans les premières années en physique qu’en biologie, car la bio est une matière dans laquelle il n’est pas contre-stéréotypique pour les femmes d’exceller. En résumé, il y a une tension entre le comportement attendu d’une femme dans nos sociétés, et l’attitude qui favorise le succès dans le monde académique (et je dirais même les critères de réussite eux-mêmes). Évidemment, le débat sur les causes du tuyau percé nécessiterait plus que 5 minutes de discussion et quelques exemples, mais je me suis récemment aperçue que tout tournait beaucoup autour de l’opposition famille vs. labo (can we have it all, etc) dans lequel je ne me retrouve pas nécessairement, et j’ai apprécié que le problème soit appréhendé dans une perspective plus structurelle.

Mur maternel : passez votre tour! (pensez à toutes nos extensions pour plus de plaisir de jeu). Source : http://www.genderbiasbingo.com

Je vous suggère d’écouter le podcast en entier si vous comprenez l’anglais british (et celui parlé avec un léger accent allemand) : la discussion survole quelques autres thèmes intéressants dont certains sont détaillés dans des articles du Nature Special. Les interlocutrices évoquent notamment leurs propres carrières et expériences, les politiques de quotas (le fait que leurs effets ne soient pas évalués de façon scientifique et le possible « retour de bâton » pour les femmes en ayant bénéficié) ou encore les biais de genre qui affectent indifféremment hommes et femmes. La discussion se termine sur la nécessité d’inclure les hommes dans les débats et les actions, et la constatation optimiste que beaucoup d’entre eux sont prêt à apporter leur soutien. Je suis dans un bon jour, je n’ajouterai pas de commentaire sarcastique. Youpi!
M.

Y’a pas que la science dans la vie : trouvailles #4

Un article intéressant sur féminisme et maternité sur Tout à l’Ego, le blog de Sophie Gourion.

Ci-dessous, le premier prix du concours EgalitéE 2014 organisé par la ministère des droits des femmes. Les autres lauréates ici.
Marina et Valentine, Paris.

Un tout jeune tumblr qui met la patate, à consulter en parallèle des témoignages de harcèlement dans l’espace public (par exemple ici, ici, et ) : fight back!

Sur le même thème, lisez aussi le Petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire, aux éditions Zones, accès libre en ligne.

Et enfin, une suggestion bien tentante pour rétablir la place des femmes dans l’espace public : casser la gueule aux aggresseurs, voire aux gros emmerdeurs.

A vos filles, nièces, filleules et autres petites filles de vos vies, offrez le Guide des métiers pour les petites filles qui ne veulent pas finir princesses.

Après l’Homme au pistolet d’or, voici venue… la femme au pistolet rose ! Hourra, les marchands d’armes se mettent au design Girly. Et du char d’assaut Barbie au bazooka Petit Poney, il y a encore plein de possibilités !

Allez faire un tout sur Les 400 culs, le blog d’Agnes Giard, ou sexe et féminisme font bon ménage. Toujours très intéressant et bien documenté.

Attention! La fac de droit de McGill (Canada) est remplie de féministes!!

Et sinon, je fais de la politique. Un tumblr édifiant, alimenté par les témoignages de sexisme de femmes engagées.

#itooamharvard : les étudiant-e-s noir-e-s de Harvard témoignent du racisme au sein de la prestigieuse université.

Quinze portraits de femmes de science par divers artistes, sur le site du Scientific American.

Comment obtenir une augmentation en 47 secondes. Et c’est une vidéo norvégienne…

Pour une carrière boostée, optez pour les nénés !

La fast science se doit d’être sexy ! Heureusement certains s’y emploient, et au sens propre…Mais le résultat est plutôt crasseux. Les filles mignonnes et peu vêtues, ça fait vendre, la publicité le sait et s’en sert depuis des lustres. Les chercheurs, qui se doivent eux aussi d’apprendre à vendre leur cul QI au plus offrant, l’ont bien compris, qu’il fallait être sexy, et notamment dans les domaines ultra compétitifs comme la biologie moléculaire.

Or donc, des chercheurs étudiant le protéome du lait de coco n’ont rien trouvé de mieux à faire que d’illustrer leur article, publié en 2012 dans un journal scientifique de renom (Journal of Proteomics) par la photo d’une donzelle, tout en faux ongles et blondeur californienne, armée de deux grosses noix (de coco) plantées de pailles. Ainsi, deux pina colada bien généreuses placées devant ses seins qu’on ne peut donc qu’imaginer, elle sourit.

Explicit graphical abstract

La voici en image…Efficace, non ? Leur hommage, en conclusion de l’article, à « Coconut woman », un morceau de l’artiste noir américain Harry Belafonte ne change rien à l’affaire. (Bien essayé mais hors sujet, puisque cette chanson parle des femmes qui vendaient des noix de coco dans les caraïbes des années cinquante, et on imagine bien qu’elles avaient une autre allure). La photo a été retirée il y a quelques jours du site de l’éditeur, suite à un buzz (voir ici) et des réactions dans la twittobloggosphère ces jours derniers (l’histoire plus en détail ici, et ) . Une autre photo a aussi été retirée, qui illustrait un article sur le protéome du miel par deux nanas sur fond nid d’abeille… Il semblerait que le chercheur incriminé adore les graphical abstracts, il part dans tous les sens, et les photos kitch de femmes sexy n’y sont pas omniprésentes. Ça n’empêche…que ça reste d’assez mauvais goût (…contrairement à la pina colada, me direz vous).



Comment conclure ? Allez changeons de camp pour voir. Tout ça me donne une idée. Ce type d’illustration pourrait devenir un motif récurrent voire même obligatoire dans les journaux qui comptent. Ceux dans lesquels il faut publier pour être visible, cité, coché, téléchargé, pour charger son h factor, son potentiel d’embauche, sa compétitivité personnelle sur le marché mondial de l’emploi scientifique ! Alors pour parler d’oiseaux, on mettra une danseuse de cabaret habillée d’une seule plume d’autruche,  pour les poissons des sirènes dénudées, ou alors des morues un peu grasses…pour la nouvelle molécule anti-cancer, des infirmières en petite culotte,  pour une analyse du conflit en Ukraine, Xena la guerrière en cuir…Et sur le fronton des facultés on pourra lire  : Vous voulez une chaire ? On veut voir de la chair ! Bon. Puisque c’est comme ça je me remets à mon plan de thèse. Je vois déjà d’ici plantée sur la couverture, une jeune femme nue dans un tas de feuilles.

Y. 

ps  : un des éditeurs a répondu à une demande de rétraction qu’il ne trouvait pas ces images sexistes, et qu’un homme aurait aussi bien pu être représenté. Mais c’est difficile d’être d’accord avec lui. En effet à titre exemple, quand on tape le mot « sexy » dans notre moteur de recherche préféré, on tombe sur une immense majorité de filles sans rien à se mettre, dont un certain nombre allongées ou à quatre pattes. Il y a donc encore des progrès à faire vers l’égalité. Heureusement on tombe aussi sur…Ryan Gosling torse nu. Donc tout n’est pas perdu.

What works for women at work, de Joan Williams et Rachel Dempsey

Au fil de mes pérégrinations sur la toile, j’ai lu un article quelque part sur le livre « What works for women at work » de Joan C. Williams et sa fille Rachel Dempsey. Et puis je suis tombée sur ce court podcast dans lequel les deux auteures discutent de leur ouvrage sur la radio NPR (US). Je les ai trouvées super et ça m’a donné envie de le lire, alors en attendant de trouver le temps (=dans 10 ans) je vous rapporte ce que j’en ai entendu.

What works for Women at Work : un guide de survie en milieu professionnel sexiste?

Lire la suite

Y’a pas que la science dans la vie : trouvailles #3

Une illustration rigolote du syndrome Godzilla, dont on parlait ici.
Une belle liste bien ridicule de produits genrés. Mention spéciale au microscope pour fille.
Un article d’Acrimed sur les « conseils aux hommes qui veulent avoir une attitude féministe » par Valérie de Crêpe Georgette, et sur le traitement médiatique qui leur a été reservé.
Aux grands hommes la patrie reconnaissante : le Panthéon, les femmes et l’histoire sur le blog Le mauvais genre.

Pourquoi les femmes sont-elles nulles dans certains métiers (au hasard sciences, arts, politique) : les explications éclairées de quelques hommes, sur Mother Jones.

Le Women’s Media Center a sorti son rapport 2014 sur le statut des femmes dans les médias US (pdf). Très bien fait, hyper instructif,  jetez-y un oeil.

Représentativité sur la Une du New York Times.

En France, on n’est pas bien mieux lotti-e-s : le collectif de femmes journalistes Prenons la Une publie un manifeste dénonçant la sous-représentation des femmes dans les organes de presse et le sexisme du milieu.

SheDocs, un festival de documentaires en ligne : 12 documentaires sur des parcours de femmes à visionner gratuitement (sur le site ITVS, The Independent Television Service). En anglais.
Florilège de commentaires sexistes aux JO : rions un peu avec la chronique de Didier Porte.

Un essai sur la neutralité en sociologie (mais pas que), sur le blog Une heure de peine.

La femme est une invention du 18ème siècle ! par Agnès Giard sur le blog Les 400 culs.

Post invité : La tête au carré

Ma chère ‘tête au carré‘ (une émission de vulgarisation scientifique sur France Inter) a eu la bonne idée d’inviter, la semaine dernière, trois femmes scientifiques pour parler des stéréotypes sur les femmes dans les sciences (pour le podcast, c’est ici). Les femmes ont longtemps été exclues des domaines scientifiques car jugées inaptes et incompétentes (cette incapacité ayant d’ailleurs été longtemps expliquée par un certain déterminisme biologique) et, par exemple, en France, il faut attendre 1992 (!!) pour voir une femme nommée professeur à l’École Polytechnique (Claudine Hermann, dont vous pouvez entendre le témoignage dans l’émission). Aujourd’hui, les filles choisissent de plus en plus les filières lycéennes scientifiques, elles y réussissent mieux que les garçons, mais à la sortie du baccalauréat elles privilégient largement les filières ‘féminines’ comme le commerce, la médecine ou la biologie et évitent les filières à dominante ‘sciences dures’ comme les classes préparatoires aux grandes écoles ou les filières techniques (par exemple: http://questionsvives.revues.org/964). Ensuite, plus on monte sur l’échelle académique, et moins il y a de femmes. Nature publiait l’année dernière quelques statistiques décrivant la situation des femmes dans la recherche académique aux États Unis, et alors qu’environ 50% des diplômes de doctorat en sciences sont attribuées à des femmes, moins de la moitié de ces diplômées postuleront à un poste de recherche académique pour un salaire inférieur à celui de leurs collègues masculins (en moyenne, le salaire d’une scientifique américaine représente 82% de celui de son homologue américain, voir ici pour toutes les données: http://www.nature.com/news/inequality-quantified-mind-the-gender-gap-1.12550).
Une des raisons pour expliquer cette fuite dans la nature des cerveaux féminins est reprise dans l’émission, c’est le manque de modèles de réussite féminine dans la recherche scientifique. Un exemple: mis a part Marie Curie, il y a très peu de scientifiques femmes dont le nom est reste gravé dans les mémoires collectives. Il est vrai que, en ce qui me concerne, ce ne sont pas, à l’origine, des modèles féminins qui m’ont amené à m’intéresser à la recherche scientifique, mais bien des hommes, et pas des moins prestigieux, je pense notamment au Docteur Emmett Brown de ‘Retour vers le Futur’ ou des trois scientifiques farfelus de ‘SOS fantômes’ (Bill Murray en tête). Des modèles imaginaires, donc, masculins en plus, qui pointent aussi du doigt l’importance de moderniser, tous sexes confondus, l’image du scientifique dans la société (un peu poussiéreuse et franchement pas très sexy, je pense aux geeks de la série TV populaire ‘the Big Bang Theory’ par exemple, auxquels, en ce qui me concerne, je ne me suis jamais identifiée).
Marie Curie, seule femme au milieu de ses collègues physiciens au congrès de Solway en 1927
Mais revenons aux femmes. Il y a certes eu, dans mon cursus universitaire, des femmes professeurs qui ont été déterminantes dans le choix de ma carrière scientifique, notamment une professeur de neuropsychologie, qui basait la plupart de ses cours sur la lecture d’articles scientifiques et non sur un simple rabâchage de concepts qui m’apparaissaient trop souvent comme tombés du ciel. Je ne sais pas ce qu’il en est à l’heure actuelle, les dernières fois où je me suis assise dans une classe de cours à l’université française remontant effectivement à ce qu’il me semble être l’âge de pierre (une dizaine d’années), mais ça manquait un peu de passion et d’enthousiasme, en général, et surtout ça manquait d’une présentation claire du travail de recherche. Quand j’ai fait mon premier post doc aux États Unis j’ai été agréablement surprise de trouver des étudiants niveau DEUG (les fameux et tristement nommés ‘undergraduate’) dans les laboratoires, et impressionnée par leurs compétences en recherche. Au même niveau en France, j’étais loin de m’imaginer ce en quoi consistait le travail de chercheur, et bien que je conçois qu’en termes de moyens et d’effectifs, il est difficile de concurrencer l’enseignement académique des États Unis (qui est aussi hors de prix et discriminatoire mais c’est encore une autre histoire), je ne vois pas pourquoi les chercheurs ne pourraient pas présenter un peu plus leurs travaux avant le master voire même dans les lycées ou collèges.
J’ai eu le plaisir de pouvoir intervenir dans les lycées et collèges, et notamment d’accueillir une collégienne au labo pendant quelques jours (qui m’a contacté suite a une ‘journée des métiers’ dans son établissement où je présentais le boulot de chercheur en neurosciences), et très rapidement sa motivation et ses questions nous ont tous impressionnés (mon collègue post doc qui lui a montré la technique du ‘patch clamp’ -enregistrer un seul neurone sur une tranche de cerveau- ne se remet toujours pas de la pertinence des questions de cette jeune fille de 14 ans!). Je pense qu’elle ne se doutait absolument pas de la réalité concrète du travail de chercheur, de la liberté qu’il y avait dans ce travail (notamment dans le fait de gérer son propre projet), liberté qui compense, je pense, toutes les contraintes (enfin qui en compensent beaucoup, dirons nous). Il me semble qu’avoir un travail que l’on aime profondément est une immense chance, et il me parait essentiel de se battre pour que de telles opportunités continuent à se concrétiser (particulièrement quand leurs ennemis essentiels sont de l’ordre du stéréotype social). 
 
Les stéréotypes sur les femmes en sciences représentés par Randall Munroe (https://xkcd.com/385/)
Le dernier point qui n’a malheureusement pas été abordé dans l’émission mais qui me parait essentiel est la difficulté à concilier vie au laboratoire et vie hors labo (voir notre autre postsur le sujet). En réfléchissant à ça, j’ai d’abord eu l’impression que cela relevait plus du système extrêmement compétitif pour trouver un poste qu’aux stéréotypes contre les femmes. Qui n’a pas été confronté, dans les laboratoires, à cette petite croyance sournoise, celle qui sous-entend que si on ne bouffe pas science 24h sur 24, on n’y arrivera pas? Il suffit d’écouter un peu les petites compétitions, dans les labos, sur celui qui restera le plus tard au labo ou qui y passera le plus de week-ends. J’ai d’ailleurs moi même tenté de me formater à cette croyance, et comme beaucoup, j’ai frôlé le burn-out, et je doute fort du caractère productif de cette période de ma vie (car fatigue, d’où erreurs, manip à refaire, perte de temps, etc, le cercle vicieux). Malheureusement cette croyance n’est pas complètement de l’ordre fantasmatique: nous, scientifiques, sommes quasi exclusivement jugés, aujourd’hui, sur notre productivité littéraire (le plus de publications si possible dans les meilleurs journaux). Alors que je conçois bien qu’il faut choisir des critères de sélection, il m’est difficile de résumer le travail d’un scientifique à l’addition des facteurs d’impact des journaux dans lesquels il a publié parce que 1) la publication dans ces journaux est très largement dépendante du domaine dans lequel le chercheur travaille (en neurosciences par exemple, il y a des structures cérébrales plus ‘vendeuses’ que d’autres comme l’hippocampe ou le cortex préfrontal, donc si vous vous intéressez à la mémoire olfactive des poissons, ça va être chaud de faire un Science/Nature/Cell) et 2) le travail de chercheurs est par définition ingrat, semé de périodes moins productives que d’autres, plus particulièrement quand vous vous intéressez à un domaine moins exploré ou quand vous vous heurtez, par vos résultats, à un paradigme bien en place dans votre domaine. Or, il me semble, que la clé pour une recherche de qualité, réside dans la créativité, particulièrement théorique. Mais aujourd’hui on privilégie les avancées techniques et on se retrouve avec des papiers dans Nature avec pleins de techniques super modernes, certes, mais qui ne font, souvent, que démontrer ce que d’autres avaient déjà démontré vingt ans plus tôt. Il y a donc, une sacrée couille dans le potage -excusez l’expression-.
‘Publier ou périr’ La pression pour publier dans les meilleurs journaux est de plus en plus importante en sciences (illustration de Darren Goossens : darrengoossens.wordpress.com)
Forcément, face à cet état de fait, il n’est pas étonnant de voir tant de femmes quitter le navire. Pourquoi les femmes vous allez me dire? Après tout le système est le même pour les hommes… Cette question m’a pas mal hantée ces derniers jours et je vois plusieurs pistes pour y répondre. L’une m’a été donnée dans l’émission: les stéréotypes sur les femmes sont profondément ancrés dans nos cerveaux, à tel point qu’ils peuvent même affecter inconsciemment les performances de jeunes filles à un test de math. Ok, je veux bien que cela explique le choix des jeunes filles vers des carrières non scientifiques, mais une fois qu’on s’est tapé le doctorat + un ou plusieurs post docs, il me semble clair que ce n’est plus une question de compétences. En revanche, je pense que les stéréotypes sur les rôles sociaux des femmes et des hommes expliquent beaucoup le découragement des femmes devant le parcours du combattant académique. J’ai rencontré, au cours de ma jeune carrière, des tas de femmes brillantes qui ont décidé d’abandonner la science pour se consacrer à leur vie de famille car elles ne voyaient pas comment elles arriveraient à mener les deux. Et dans la plupart des cas, la question des enfants revenait. Ce qui me révoltait le plus c’est quand leur conjoint était dans la même situation (jeune chercheur) et qu’il s’agissait clairement d’un choix résultant du ‘c’est à la mère de rester à la maison et de s’occuper des enfants’. Ça paraît caricatural mais ça résume malheureusement la situation. Comment ne pas voir là dedans un reflet des stéréotypes? Comment ne pas y voir quelques résonances avec l’argumentaire féroce des anti-‘théorie du genre’ qui semblent persuadés que l’égalité hommes-femmes nous mènera droit à la fin de l’humanité ? (pour un très drôle rappel des faits : http://rue89.nouvelobs.com/rue69/2013/10/24/theorie-djendeure-quid-genre-cretin-sexiste-246917)
Enfin, je pense que les relents des stéréotypes sur les femmes amplifient un certain ‘complexe de l’imposteur. Au cours de ma carrière, je me suis souvent sentie ‘pas à ma place’, et cela m’interrogeait parce que j’avais beaucoup de mal à identifier la racine du problème. Mes résultats étaient bons (j’ai notamment cru que tout allait se résoudre en publiant dans un journal à gros facteur d’impact) mais le problème persistait et je l’attribuais au fait que je n’embrassais pas vraiment les stéréotypes du scientifique, notamment par mes intérêts hors sciences. Après moult discussions autour de cette problématique avec mes amis des deux sexes, je suis persuadée que si j’étais née avec d’autres attributs sexuels, la situation aurait été plus simple. Aujourd’hui, je suis sur le marché du travail en France, et je ne pense pas que ma situation de femme va poser un problème pour trouver un poste, au contraire, même, vu que pas mal de financements ‘jeunes chercheurs’ auxquelles je postule indique clairement que les femmes sont les bienvenues et largement encouragées à postuler. Bien. Le problème reste profondément psychologique, et, en gros que l’on veuille des enfants ou non, que l’on en ait ou pas, il y aura toujours et encore un effort supplémentaire qu’une femme se sentira obligée de faire, face à ses collègues masculins, et ça, c’est franchement inadmissible.
Les stéréotypes sur les femmes en sciences peuvent les amener à quitter la recherche (http://www.npr.org/2012/07/12/156664337/stereotype-threat-why-women-quit-science-jobs)
Je vous laisse à l’émission. Il y en a une autre en prévision sur France Culture, j’en reparlerai surement.
Julie.

Nature, la saga de l’hiver

Il y a quelques semaines en lisant mes flux RSS Nature j’étais tombée sur une lettre dans la partie « correspondance » qui m’avait fait bondir… De rage, j’avais failli faire un post pour crier au monde entier à nos nombreux-euses lecteurs/trices mon indignation. Et puis je n’avais pas trouvé le temps (Game of Thrones les manips, toussa toussa).
Heureusement, je n’ai apparemment pas été la seule à m’étouffer sur mon bagel, puisque la lettre en question a déclenché une suite de réponses pas piquées des hannetons et des excuses de Nature. Ha! Maintenant que vous vous tortillez de curiosité, dans ma grand magnanimité je vous fait un résumé des épisodes (le gras, c’est moi, les commentaires acerbes aussi):

Episode 1: Lukas Koube a un truc hyper intéressant à dire. Tellement intéressant, qu’il l’envoie à Nature, et que Nature le publie.

« Publish on the basis of quality, not gender

The publication of research papers should be based on quality and merit (sans blague??),  so the gender balance of authors is not relevant in the same way as it might be for commissioned writers (see Nature 504, 188; 2013). Neither is the disproportionate number of male reviewers evidence of gender bias (suffit de le dire pour que ce soit vrai).
Having young children may prevent a scientist from spending as much time publishing, applying for grants and advancing their career as some of their colleagues. Because it is usually women who stay at home with their children, journals end up with more male authors on research articles. The effect is exacerbated in fast-moving fields, in which taking even a year out threatens to leave a researcher far behind. (Aaaah, c’est donc pour çaaaaa! Je comprends mieux maintenant.)
This means that there are likely to be more men in the pool of potential referees. » (Et voila!)
 
Merci!! Merci Lukas, de faire pour nous ce constat très simple : les femmes enfantent, nettoient le vomi et corrigent les devoirs, ça les fout dans la merde, tant pis pour elles. Dis donc, ça prend bien un PhD pour atteindre ce niveau de réflexion! Ben quoi, la vie c’est simple non? C’était pas la peine de nous faire chier avec un Nature spécial gonzesse! Apparemment quelques personnes ont dû envoyer ce genre de réaction à chaud puisque :

Episode 2 : Note de l’éditeur : oups, on a chié dans la colle…

« Nature has a strong history of supporting women in science and of reflecting the views of the community in our pages, including Correspondence. Our Correspondence pages do not reflect the views of the journal or its editors; they reflect the views only of the correspondents.

We do not endorse the views expressed in the Correspondence ‘Publish on the basis of quality, not gender’ (Nature 505, 291; 2014) — or indeed any Correspondences unless we explicitly say so. On re-examining this letter and the process, we consider that it adds no value to the discussion (tu l’as dit bouffi) and unnecessarily inflames it, that it did not receive adequate editorial attention, and that we should not have published it, for which we apologize. 
Nature’s own positive views and engagement in the issues concerning women in science are represented by our special from 2013: www.nature.com/women. »

C’est le moins qu’on puisse dire, Nature, grosse boulette quand même. Pour faire bonne mesure ils ont publié 2 épisodes de plus :

Episode 3 : Et si on faisait des trucs pour changer les choses au lieu de bêtement se chercher des excuses?

« Gender : resolve bias, don’t excuse it
It is difficult to make the claim that the disproportionate number of male reviewers and authors is not indicative of some level of gender bias (L. Koube Nature 505, 291; 2014 ). As with many other challenges that female scientists face, the answer lies not in explaining why discrepancies exist, but in taking steps to resolve them.

The proportion of female referees (13% for Nature in 2013; Nature 504, 188; 2013) remains considerably lower than the proportion of female researchers (roughly 30% in the United States, according to a 2013 report by the US National Science Foundation on Women, Minorities, and Persons with Disabilities in Science and Engineering). Not challenging this situation is tantamount to declaring that the quality of the pool of female referees is lower than that of their male counterparts, which is both short-sighted and wrong. Arguments about personal or family responsibilities only serve to cloud the bigger issue, which is about finding a way to work towards a body of scientific literature that represents true gender balance among those contributing to it. »

Je n’aurais su mieux dire. En tout cas, pas sans être un peu vulgaire.
Et enfin, la cerise sur le gâteau:

Episode 4 : Sérieusement, c’est bien joli les excuses, mais en fait, vous êtes inexcusables.

« Gender : why publish an offensive letter?

I want an answer to this question. (moi aussi, en fait.) If the answer was to engender controversy, then it worked; but if it was to reinforce Nature’s “own positive views and engagement in the issues concerning women in science” (Nature 505, 483; 2014), then it failed. Here is the context: two weeks ago, Nature published a Correspondence from Lukas Koube (Nature 505, 291; 2014), which in my view implies that journals’ pursuit of scientific quality will logically and inevitably result in women’s invisibility. On the day that I read it, I was scheduled to do an interview about my research for the Careers section of Nature. I declined the interview.

Declining this interview was a strategic decision. Every young scientist is told that publication in Nature is a valuable prize, a harbinger of ‘glory, laud and honour’ and of job security. Thus, the assignment of a Nature DOI (digital object identifier) is a powerful force of reification, one that endures far beyond any squabbling that may precede or follow it.
Nature states that the correspondence it publishes does not necessarily reflect the opinions of the journal or its editors (épisode 2). However, people have a deep-seated tendency to associate the Nature brand with a stringent selection process for publication. Out of the many letters it receives, why did Nature want its readers to read Koube’s? It is unclear why you should publish his Correspondence at all in an age when people’s comments already have multiple outlets for mass distribution. My interview cancellation was meant to provide concrete evidence that at least one reader wants an answer.
Nature is a powerful institution in which its editors, reviewers, authors and readers invest a monumental amount of effort and care. For this very reason, it is also an institution at which each editorial choice merits exceptional scrutiny. « 

J’ai particulièrement apprécié les épisodes 3 et 4 parce qu’ils reflètent exactement ce que j’ai ressenti en lisant l’épisode 1 : d’abord je n’en suis pas revenue qu’un scientifique (donc normalement quelqu’un qui réfléchit, émet des hypothèses, a passé des années à aiguiser son sens critique et analyse ses résultats au regard des connaissances existantes) puisse sortir un truc pareil, complètement inutile, sans l’once d’un début d’analyse, sans avoir ne serait-ce que jeté un oeil aux études qui existent sur ce problème complexe. En fait, j’ai même trouvé ça infantilisant, et insultant pour tous les sociologues et les autres scientifiques qui s’intéressent de près à la question, en prenant soin de n’en négliger aucune des nombreuses dimensions. Et qu’en plus, qu’il ait l’impression que son éclairage soit tellement indispensable qu’il l’envoie à Nature, qui comme souligné dans l’épisode 4, est censé avoir une ligne éditoriale particulièrement exigeante.

Ensuite, je me suis demandé comment Nature avait pu décider de publier cette contribution ineptie. Vraiment, j’étais complètement incrédule, c’était plus Nature, c’était le courrier des lecteurs de Télé 7 jours. En plus vicieux. Parce que publier ça, c’était aussi sous-entendre que l’opinion de cet homme était du même niveau, et de la même importance, que celle des gens qui avaient contribué au numéro spécial sur les femmes en science. Publier ça, c’était insulter un peu toutes les femmes scientifiques dont les carrières ont souffert parce qu’elles ont choisi des faire des enfants, et toutes celles dont les carrières ont souffert malgré leur choix de ne pas faire d’enfants. Publier ça, c’était rajouter un peu de doutes et de culpabilité à toutes les femmes scientifiques qui n’ont pas encore décidé si elles voulaient des enfants, et c’était renforcer leur sentiment de devoir choisir entre carrière et famille. Ouais, publier ça, c’était vraiment une grosse boulette, Nature.

M.

Y’a pas que la science dans la vie : trouvailles #2

Scoop : si les femmes intelligentes ont moins d’enfants, c’est parce qu’en fait elles sont débiles. 

J’ai rigolé en lisant ça (à propos du délicieux calendrier de la coupe du monde de football – comme je dis souvent sans toujours le penser, mieux vaut en rire qu’en pleurer.)

Prix Marcel Duchamp : le monde de l’art a encore des progrès à faire…

Une liste de campagnes féministes qui ont récemment fait bouger les choses.

All the terrible ways the media treated women in 2013 in One Video. Get Ready!

Un livre de l’anthropologue Alain Testard : « L’amazone et la cuisinière, anthropologie de la division sexuelle du travail » où l’on cherche à expliquer les raisons de l’exclusion des femmes d’un certain nombre d’activités…depuis la préhistoire !

La fondation Lejeune fait taire Marthe Gautier, co-decouvreuse de la trisomie 21.

Un post BD sur le friendzoning et son symétrique le grilfriendzoning, pour un même phénomène tout pourri qui arrive tout le temps (la vidéo à la fin est assez drôle aussi).

La page facebook Women in Research

Ma fille est-elle en surpoids? Mon fils est-il un génie? Ce que les recherches google nous disent sur les attentes des parents vis-a-vis de leurs filles ou de leurs garcons…

Tout un tas  d’articles et d’images (+ un tumblr) illustrent le phénomène du « Space invader » dans les transports

source : machoikollektivtrafiken.se

Symposium sur les biais de genre #3 : Comment le sexime bienveillant sape les performances des femmes

Pour la suite du panorama des phénomènes qui pourrissent la vie et les carrières des femmes scientifiques ainsi que des pistes pour y faire face (épisodes précédents ici et ), suivez-moi!

Au menu du jour, la suite des comptes-rendus sur les biais de genre en science, avec la présentation de Peter Glick sur le sexisme bienveillant, ce truc gluant qu’on a toutes expérimentées un jour ou l’autre sans toujours mettre un nom dessus.
Peter Glick a commencé par parler des résultats de Corinne Moss-Rascussin sur les biais de genre des scientifiques hommes et femmes. Il part ensuite du principe que les processus impliqués dans les discriminations en science sont les mêmes que ceux déjà démontrés dans d’autres secteurs. L’un de ces processus étant donc le sexisme bienveillant : késako? Le sexisme bienveillant permettrait de résoudre le paradoxe central des relations de genre : la co-existence d’une part, de la domination masculine avec, d’autre part, une grande intimité et/ou dépendance des hommes avec les femmes de leur entourage (mères, femmes, filles…). La dominance, c’est-à-dire l’accaparement du pouvoir et des ressources par les hommes mènerait au sexisme hostile : une attitude négative envers les femmes qui remettent en cause le statut des hommes. De l’autre côté, l’inter-dépendance/intimité avec les femmes dans le contexte de dominance mènerait à un sexisme bienveillant, c’est-à-dire une attitude positive envers les femmes qui satisfont aux critères « féminins » en vigueur et aux rôles assignés aux femmes dans nos sociétés patriarcales. La paire peste/choléra sexisme hostile/bienveillant forme ce qu’on appelle le sexisme ambivalent, un concept developpé par Peter Glick et Susan Fiske.

 
Especially if it threatens his privileges.
 
Quelques exemple de raisonnements qui expriment un sexisme hostile ou en découlent :
– les féministes ont des demandes déraisonnables par rapport aux hommes
– les femmes exagèrent leurs problèmes au travail
– beaucoup de femmes prennent plaisir à embêter les hommes en se faisant paraître comme sexuellement disponibles, puis en refusant leurs avances, les salopes.
Et quelques exemples de discours exprimant un sexisme bienveillant :
– les femmes sont pures et douces (et elles ne font pas caca)
– une femme respectable mérite d’être mise sur un piédestal par son homme
– les hommes doivent être prêts à sacrifier leur bien-être pour fournir le soutien financier nécessaire aux femmes de leur entourage proche.
Pourquoi le sexisme bienveillant est-il une plaie au même titre que le sexisme hostile? Tout d’abord parce qu’il a été montré qu’au niveau individuel comme sociétal, le sexisme bienveillant est fortement corrélé au sexisme hostile. C’est un peu le bâton et la carotte pour faire courir les femmes vers le statu quo (oui j’invente des figures de style) : sexisme hostile et bienveillant sont deux manières complémentaires de rappeler aux femmes qu’elles feraient mieux de rester à leur place. Ensuite parce qu’il mène à une condescendance et une discrimination subtiles, difficilement identifiables car ressenties comme de l’affection. En réalité, le sexisme bienveillant limite les opportunités et le développement professionnel des femmes, sape leurs performances et induit un retour de bâton (backlash) pour celles qui y résistent (eh mademoiselle, vous êtes jolie/tu vas me répondre sale pute pour qui tu te prends)(mais je digresse).

Je vous entends d’ici, bande de scientifiques indécrottables : « des données, des données! ». Ça vient, ça vient. Dans une étude de 2012, King et collègues ont montré que dans l’industrie de l’énergie (il faut bien cibler un secteur), les femmes reçoivent moins de retours négatifs, mais on leur assigne des tâches moins stimulantes et pointues. Le résultat a été répliqué en étendant l’étude à 5000 cadres en Angleterre. D’autre part, si l’on demande à des sujets (sujet= cobaye humain dans les labos de psycho/socio) d’assigner des tâches à des subordonnés fictifs hommes ou femmes, les sujets hommes qui ont un score élévé a un test de sexisme bienveillant assignent des tâches moins difficiles aux subordonnés femmes, par rapport a ceux qui ont un score de sexisme bienveillant peu élevé. Une autre étude s’est penchée sur les évaluations d’employé-e-s (junior associate) dans des firmes de Wall Street. Les résultats montrent que les femmes reçoivent plus d’éloges verbalisés que les hommes mais que les évaluations chiffrées de leurs performance (en clair: leurs notes) sont moins élevées que celles des hommes. Enfin, elles ont deux fois moins de chances d’être considérées comme des partenaires professionnelles potentielles.

Ca, c’est pour le côté discriminatoire du sexisme bienveillant. Mais les effets se ressentent aussi sur les performances des femmes. Une étude de 2007 a ainsi montré que des femmes participant à une simulation d’entretien pour du travail ont des performances moindres si le recruteur laisse entendre qu’elles devront faire face à du sexisme bienveillant dans l’entreprise où elles postulent. Étonnamment, les performance sont similaires au contrôle (aucun commentaire sur le sexisme dans l’entreprise qui recrute) lorsqu’on laisse entendre qu’il y règne un sexisme hostile. Pourquoi ça? Le sexisme bienveillant agit insidieusement, et favorise l’intrusion de pensées de doute de soi (self-doubt), qui diminuent l’assurance et donc les performances. Le sexisme hostile est quant à lui facilement reconnaissable et produit plutôt un effet de résistance qui permet de maintenir de bonnes performances.

Enfin, le troisième effet kiss-cool : le retour de bâton. Dans une expérience publiée en 2011, Blecker et collègues ont utilisé une petite mise en scène ou un collègue (homme) propose a une collègue de l’aide sur un problème informatique d’une façon explicitement condescendante/paternaliste typique d’un sexisme bienveillant. Ils évaluent ensuite la perception de la compétence de cette femme, et de son capital sympathie (warmth) selon qu’elle accepte ou décline l’offre. Sans surprise, si elle l’accepte elle est perçue comme la gentille fille un peu conne moins compétente mais plus chaleureuse, si elle refuse elle est perçue comme une sale connasse arriviste plus compétente mais moins sympa. Si c’est un homme a qui on offre de l’aide, les effets de sa réponse sur la perception de sa compétence sont les mêmes, mais son capital sympathie est préservé quoiqu’il fasse.

Si on y pense, ces résultats résonnent pas mal avec le portrait que les médias font des femmes qui réussissent : froides, pas sympathiques, un peu castratrices sur les bords (un bel exemple, la récente Une du Time). Mais je digresse, encore.

La méchante Hillary Clinton écrase un homme avec ses talons.
Où comment le succès féminin est perçu dans les médias.

Que faire pour lutter contre le sexisme bienveillant et ses effets sur les femmes? Déjà, le connaître, et le reconnaître comme un problème, à la fois au niveau individuel et institutionnel. Ensuite, pour tous les gens qui font de l’encadrement (stages, thèses, etc), pratiquer un « encadrement intelligent » : c’est-à-dire ne pas minimiser les critiques : les standards élevés ne sont pas un problème, et ça s’applique particulièrement au monde de la recherche. Il a été montré que les performances et la motivation des femmes sont affectées par les indices mettant en cause leur appartenance, ou celle des femmes en général, au groupe (=les scientifiques). Les critiques personnelles sont aussi souvent inconsciemment interprétées dans ce sens, c’est-à-dire remettant en cause la légitimité des femmes, et donc la leur, au sein du groupe. L’important est donc de formuler, en même temps que ces critiques, des encouragements et l’assurance que l’on croit aux capacités de la personne et à sa place dans le milieu scientifique. Évidemment si votre stagiaire est une sous-douée, on ne vous demande pas de la persuader qu’elle peut se présenter au MIT après lui avoir reproché d’avoir fait foirer 2 mois de manips. Par contre, si vous encadrez une stagiaire/doc/postdoc douée et motivée, il s’agirait plutôt de penser à lui suggérer de postuler à une thèse/un post-doc/un poste, et à lui dire pourquoi vous pensez qu’elle va y arriver.

J’y crois à mort.

M.