Post invité : La tête au carré

Ma chère ‘tête au carré‘ (une émission de vulgarisation scientifique sur France Inter) a eu la bonne idée d’inviter, la semaine dernière, trois femmes scientifiques pour parler des stéréotypes sur les femmes dans les sciences (pour le podcast, c’est ici). Les femmes ont longtemps été exclues des domaines scientifiques car jugées inaptes et incompétentes (cette incapacité ayant d’ailleurs été longtemps expliquée par un certain déterminisme biologique) et, par exemple, en France, il faut attendre 1992 (!!) pour voir une femme nommée professeur à l’École Polytechnique (Claudine Hermann, dont vous pouvez entendre le témoignage dans l’émission). Aujourd’hui, les filles choisissent de plus en plus les filières lycéennes scientifiques, elles y réussissent mieux que les garçons, mais à la sortie du baccalauréat elles privilégient largement les filières ‘féminines’ comme le commerce, la médecine ou la biologie et évitent les filières à dominante ‘sciences dures’ comme les classes préparatoires aux grandes écoles ou les filières techniques (par exemple: http://questionsvives.revues.org/964). Ensuite, plus on monte sur l’échelle académique, et moins il y a de femmes. Nature publiait l’année dernière quelques statistiques décrivant la situation des femmes dans la recherche académique aux États Unis, et alors qu’environ 50% des diplômes de doctorat en sciences sont attribuées à des femmes, moins de la moitié de ces diplômées postuleront à un poste de recherche académique pour un salaire inférieur à celui de leurs collègues masculins (en moyenne, le salaire d’une scientifique américaine représente 82% de celui de son homologue américain, voir ici pour toutes les données: http://www.nature.com/news/inequality-quantified-mind-the-gender-gap-1.12550).
Une des raisons pour expliquer cette fuite dans la nature des cerveaux féminins est reprise dans l’émission, c’est le manque de modèles de réussite féminine dans la recherche scientifique. Un exemple: mis a part Marie Curie, il y a très peu de scientifiques femmes dont le nom est reste gravé dans les mémoires collectives. Il est vrai que, en ce qui me concerne, ce ne sont pas, à l’origine, des modèles féminins qui m’ont amené à m’intéresser à la recherche scientifique, mais bien des hommes, et pas des moins prestigieux, je pense notamment au Docteur Emmett Brown de ‘Retour vers le Futur’ ou des trois scientifiques farfelus de ‘SOS fantômes’ (Bill Murray en tête). Des modèles imaginaires, donc, masculins en plus, qui pointent aussi du doigt l’importance de moderniser, tous sexes confondus, l’image du scientifique dans la société (un peu poussiéreuse et franchement pas très sexy, je pense aux geeks de la série TV populaire ‘the Big Bang Theory’ par exemple, auxquels, en ce qui me concerne, je ne me suis jamais identifiée).
Marie Curie, seule femme au milieu de ses collègues physiciens au congrès de Solway en 1927
Mais revenons aux femmes. Il y a certes eu, dans mon cursus universitaire, des femmes professeurs qui ont été déterminantes dans le choix de ma carrière scientifique, notamment une professeur de neuropsychologie, qui basait la plupart de ses cours sur la lecture d’articles scientifiques et non sur un simple rabâchage de concepts qui m’apparaissaient trop souvent comme tombés du ciel. Je ne sais pas ce qu’il en est à l’heure actuelle, les dernières fois où je me suis assise dans une classe de cours à l’université française remontant effectivement à ce qu’il me semble être l’âge de pierre (une dizaine d’années), mais ça manquait un peu de passion et d’enthousiasme, en général, et surtout ça manquait d’une présentation claire du travail de recherche. Quand j’ai fait mon premier post doc aux États Unis j’ai été agréablement surprise de trouver des étudiants niveau DEUG (les fameux et tristement nommés ‘undergraduate’) dans les laboratoires, et impressionnée par leurs compétences en recherche. Au même niveau en France, j’étais loin de m’imaginer ce en quoi consistait le travail de chercheur, et bien que je conçois qu’en termes de moyens et d’effectifs, il est difficile de concurrencer l’enseignement académique des États Unis (qui est aussi hors de prix et discriminatoire mais c’est encore une autre histoire), je ne vois pas pourquoi les chercheurs ne pourraient pas présenter un peu plus leurs travaux avant le master voire même dans les lycées ou collèges.
J’ai eu le plaisir de pouvoir intervenir dans les lycées et collèges, et notamment d’accueillir une collégienne au labo pendant quelques jours (qui m’a contacté suite a une ‘journée des métiers’ dans son établissement où je présentais le boulot de chercheur en neurosciences), et très rapidement sa motivation et ses questions nous ont tous impressionnés (mon collègue post doc qui lui a montré la technique du ‘patch clamp’ -enregistrer un seul neurone sur une tranche de cerveau- ne se remet toujours pas de la pertinence des questions de cette jeune fille de 14 ans!). Je pense qu’elle ne se doutait absolument pas de la réalité concrète du travail de chercheur, de la liberté qu’il y avait dans ce travail (notamment dans le fait de gérer son propre projet), liberté qui compense, je pense, toutes les contraintes (enfin qui en compensent beaucoup, dirons nous). Il me semble qu’avoir un travail que l’on aime profondément est une immense chance, et il me parait essentiel de se battre pour que de telles opportunités continuent à se concrétiser (particulièrement quand leurs ennemis essentiels sont de l’ordre du stéréotype social). 
 
Les stéréotypes sur les femmes en sciences représentés par Randall Munroe (https://xkcd.com/385/)
Le dernier point qui n’a malheureusement pas été abordé dans l’émission mais qui me parait essentiel est la difficulté à concilier vie au laboratoire et vie hors labo (voir notre autre postsur le sujet). En réfléchissant à ça, j’ai d’abord eu l’impression que cela relevait plus du système extrêmement compétitif pour trouver un poste qu’aux stéréotypes contre les femmes. Qui n’a pas été confronté, dans les laboratoires, à cette petite croyance sournoise, celle qui sous-entend que si on ne bouffe pas science 24h sur 24, on n’y arrivera pas? Il suffit d’écouter un peu les petites compétitions, dans les labos, sur celui qui restera le plus tard au labo ou qui y passera le plus de week-ends. J’ai d’ailleurs moi même tenté de me formater à cette croyance, et comme beaucoup, j’ai frôlé le burn-out, et je doute fort du caractère productif de cette période de ma vie (car fatigue, d’où erreurs, manip à refaire, perte de temps, etc, le cercle vicieux). Malheureusement cette croyance n’est pas complètement de l’ordre fantasmatique: nous, scientifiques, sommes quasi exclusivement jugés, aujourd’hui, sur notre productivité littéraire (le plus de publications si possible dans les meilleurs journaux). Alors que je conçois bien qu’il faut choisir des critères de sélection, il m’est difficile de résumer le travail d’un scientifique à l’addition des facteurs d’impact des journaux dans lesquels il a publié parce que 1) la publication dans ces journaux est très largement dépendante du domaine dans lequel le chercheur travaille (en neurosciences par exemple, il y a des structures cérébrales plus ‘vendeuses’ que d’autres comme l’hippocampe ou le cortex préfrontal, donc si vous vous intéressez à la mémoire olfactive des poissons, ça va être chaud de faire un Science/Nature/Cell) et 2) le travail de chercheurs est par définition ingrat, semé de périodes moins productives que d’autres, plus particulièrement quand vous vous intéressez à un domaine moins exploré ou quand vous vous heurtez, par vos résultats, à un paradigme bien en place dans votre domaine. Or, il me semble, que la clé pour une recherche de qualité, réside dans la créativité, particulièrement théorique. Mais aujourd’hui on privilégie les avancées techniques et on se retrouve avec des papiers dans Nature avec pleins de techniques super modernes, certes, mais qui ne font, souvent, que démontrer ce que d’autres avaient déjà démontré vingt ans plus tôt. Il y a donc, une sacrée couille dans le potage -excusez l’expression-.
‘Publier ou périr’ La pression pour publier dans les meilleurs journaux est de plus en plus importante en sciences (illustration de Darren Goossens : darrengoossens.wordpress.com)
Forcément, face à cet état de fait, il n’est pas étonnant de voir tant de femmes quitter le navire. Pourquoi les femmes vous allez me dire? Après tout le système est le même pour les hommes… Cette question m’a pas mal hantée ces derniers jours et je vois plusieurs pistes pour y répondre. L’une m’a été donnée dans l’émission: les stéréotypes sur les femmes sont profondément ancrés dans nos cerveaux, à tel point qu’ils peuvent même affecter inconsciemment les performances de jeunes filles à un test de math. Ok, je veux bien que cela explique le choix des jeunes filles vers des carrières non scientifiques, mais une fois qu’on s’est tapé le doctorat + un ou plusieurs post docs, il me semble clair que ce n’est plus une question de compétences. En revanche, je pense que les stéréotypes sur les rôles sociaux des femmes et des hommes expliquent beaucoup le découragement des femmes devant le parcours du combattant académique. J’ai rencontré, au cours de ma jeune carrière, des tas de femmes brillantes qui ont décidé d’abandonner la science pour se consacrer à leur vie de famille car elles ne voyaient pas comment elles arriveraient à mener les deux. Et dans la plupart des cas, la question des enfants revenait. Ce qui me révoltait le plus c’est quand leur conjoint était dans la même situation (jeune chercheur) et qu’il s’agissait clairement d’un choix résultant du ‘c’est à la mère de rester à la maison et de s’occuper des enfants’. Ça paraît caricatural mais ça résume malheureusement la situation. Comment ne pas voir là dedans un reflet des stéréotypes? Comment ne pas y voir quelques résonances avec l’argumentaire féroce des anti-‘théorie du genre’ qui semblent persuadés que l’égalité hommes-femmes nous mènera droit à la fin de l’humanité ? (pour un très drôle rappel des faits : http://rue89.nouvelobs.com/rue69/2013/10/24/theorie-djendeure-quid-genre-cretin-sexiste-246917)
Enfin, je pense que les relents des stéréotypes sur les femmes amplifient un certain ‘complexe de l’imposteur. Au cours de ma carrière, je me suis souvent sentie ‘pas à ma place’, et cela m’interrogeait parce que j’avais beaucoup de mal à identifier la racine du problème. Mes résultats étaient bons (j’ai notamment cru que tout allait se résoudre en publiant dans un journal à gros facteur d’impact) mais le problème persistait et je l’attribuais au fait que je n’embrassais pas vraiment les stéréotypes du scientifique, notamment par mes intérêts hors sciences. Après moult discussions autour de cette problématique avec mes amis des deux sexes, je suis persuadée que si j’étais née avec d’autres attributs sexuels, la situation aurait été plus simple. Aujourd’hui, je suis sur le marché du travail en France, et je ne pense pas que ma situation de femme va poser un problème pour trouver un poste, au contraire, même, vu que pas mal de financements ‘jeunes chercheurs’ auxquelles je postule indique clairement que les femmes sont les bienvenues et largement encouragées à postuler. Bien. Le problème reste profondément psychologique, et, en gros que l’on veuille des enfants ou non, que l’on en ait ou pas, il y aura toujours et encore un effort supplémentaire qu’une femme se sentira obligée de faire, face à ses collègues masculins, et ça, c’est franchement inadmissible.
Les stéréotypes sur les femmes en sciences peuvent les amener à quitter la recherche (http://www.npr.org/2012/07/12/156664337/stereotype-threat-why-women-quit-science-jobs)
Je vous laisse à l’émission. Il y en a une autre en prévision sur France Culture, j’en reparlerai surement.
Julie.

21 février 2014. Parité dans l’enseignement supérieur et la recherche

Une annonce parisienne.

 « L’association Les Cartésiens de Paris Descartes, en partenariat avec les association Didocs de Paris Diderot, BDP3 et Relisons de Sorbonne Nouvelle organisent le 21 février prochain :

La journée de sensibilisation à la parité Femmes/Hommes
dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche

Cette journée est dédiée en particulier aux jeunes chercheur-s-es et a pour but d’informer et de réfléchir à la parité femmes/hommes dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche, mais également de présenter des exemples de bonnes pratiques déjà développées dans certaines institutions. »

Inscription sur le site des Cartésiens : http://lescartesiens-asso.fr/parite-femmeshommes/

Nature, la saga de l’hiver

Il y a quelques semaines en lisant mes flux RSS Nature j’étais tombée sur une lettre dans la partie « correspondance » qui m’avait fait bondir… De rage, j’avais failli faire un post pour crier au monde entier à nos nombreux-euses lecteurs/trices mon indignation. Et puis je n’avais pas trouvé le temps (Game of Thrones les manips, toussa toussa).
Heureusement, je n’ai apparemment pas été la seule à m’étouffer sur mon bagel, puisque la lettre en question a déclenché une suite de réponses pas piquées des hannetons et des excuses de Nature. Ha! Maintenant que vous vous tortillez de curiosité, dans ma grand magnanimité je vous fait un résumé des épisodes (le gras, c’est moi, les commentaires acerbes aussi):

Episode 1: Lukas Koube a un truc hyper intéressant à dire. Tellement intéressant, qu’il l’envoie à Nature, et que Nature le publie.

« Publish on the basis of quality, not gender

The publication of research papers should be based on quality and merit (sans blague??),  so the gender balance of authors is not relevant in the same way as it might be for commissioned writers (see Nature 504, 188; 2013). Neither is the disproportionate number of male reviewers evidence of gender bias (suffit de le dire pour que ce soit vrai).
Having young children may prevent a scientist from spending as much time publishing, applying for grants and advancing their career as some of their colleagues. Because it is usually women who stay at home with their children, journals end up with more male authors on research articles. The effect is exacerbated in fast-moving fields, in which taking even a year out threatens to leave a researcher far behind. (Aaaah, c’est donc pour çaaaaa! Je comprends mieux maintenant.)
This means that there are likely to be more men in the pool of potential referees. » (Et voila!)
 
Merci!! Merci Lukas, de faire pour nous ce constat très simple : les femmes enfantent, nettoient le vomi et corrigent les devoirs, ça les fout dans la merde, tant pis pour elles. Dis donc, ça prend bien un PhD pour atteindre ce niveau de réflexion! Ben quoi, la vie c’est simple non? C’était pas la peine de nous faire chier avec un Nature spécial gonzesse! Apparemment quelques personnes ont dû envoyer ce genre de réaction à chaud puisque :

Episode 2 : Note de l’éditeur : oups, on a chié dans la colle…

« Nature has a strong history of supporting women in science and of reflecting the views of the community in our pages, including Correspondence. Our Correspondence pages do not reflect the views of the journal or its editors; they reflect the views only of the correspondents.

We do not endorse the views expressed in the Correspondence ‘Publish on the basis of quality, not gender’ (Nature 505, 291; 2014) — or indeed any Correspondences unless we explicitly say so. On re-examining this letter and the process, we consider that it adds no value to the discussion (tu l’as dit bouffi) and unnecessarily inflames it, that it did not receive adequate editorial attention, and that we should not have published it, for which we apologize. 
Nature’s own positive views and engagement in the issues concerning women in science are represented by our special from 2013: www.nature.com/women. »

C’est le moins qu’on puisse dire, Nature, grosse boulette quand même. Pour faire bonne mesure ils ont publié 2 épisodes de plus :

Episode 3 : Et si on faisait des trucs pour changer les choses au lieu de bêtement se chercher des excuses?

« Gender : resolve bias, don’t excuse it
It is difficult to make the claim that the disproportionate number of male reviewers and authors is not indicative of some level of gender bias (L. Koube Nature 505, 291; 2014 ). As with many other challenges that female scientists face, the answer lies not in explaining why discrepancies exist, but in taking steps to resolve them.

The proportion of female referees (13% for Nature in 2013; Nature 504, 188; 2013) remains considerably lower than the proportion of female researchers (roughly 30% in the United States, according to a 2013 report by the US National Science Foundation on Women, Minorities, and Persons with Disabilities in Science and Engineering). Not challenging this situation is tantamount to declaring that the quality of the pool of female referees is lower than that of their male counterparts, which is both short-sighted and wrong. Arguments about personal or family responsibilities only serve to cloud the bigger issue, which is about finding a way to work towards a body of scientific literature that represents true gender balance among those contributing to it. »

Je n’aurais su mieux dire. En tout cas, pas sans être un peu vulgaire.
Et enfin, la cerise sur le gâteau:

Episode 4 : Sérieusement, c’est bien joli les excuses, mais en fait, vous êtes inexcusables.

« Gender : why publish an offensive letter?

I want an answer to this question. (moi aussi, en fait.) If the answer was to engender controversy, then it worked; but if it was to reinforce Nature’s “own positive views and engagement in the issues concerning women in science” (Nature 505, 483; 2014), then it failed. Here is the context: two weeks ago, Nature published a Correspondence from Lukas Koube (Nature 505, 291; 2014), which in my view implies that journals’ pursuit of scientific quality will logically and inevitably result in women’s invisibility. On the day that I read it, I was scheduled to do an interview about my research for the Careers section of Nature. I declined the interview.

Declining this interview was a strategic decision. Every young scientist is told that publication in Nature is a valuable prize, a harbinger of ‘glory, laud and honour’ and of job security. Thus, the assignment of a Nature DOI (digital object identifier) is a powerful force of reification, one that endures far beyond any squabbling that may precede or follow it.
Nature states that the correspondence it publishes does not necessarily reflect the opinions of the journal or its editors (épisode 2). However, people have a deep-seated tendency to associate the Nature brand with a stringent selection process for publication. Out of the many letters it receives, why did Nature want its readers to read Koube’s? It is unclear why you should publish his Correspondence at all in an age when people’s comments already have multiple outlets for mass distribution. My interview cancellation was meant to provide concrete evidence that at least one reader wants an answer.
Nature is a powerful institution in which its editors, reviewers, authors and readers invest a monumental amount of effort and care. For this very reason, it is also an institution at which each editorial choice merits exceptional scrutiny. « 

J’ai particulièrement apprécié les épisodes 3 et 4 parce qu’ils reflètent exactement ce que j’ai ressenti en lisant l’épisode 1 : d’abord je n’en suis pas revenue qu’un scientifique (donc normalement quelqu’un qui réfléchit, émet des hypothèses, a passé des années à aiguiser son sens critique et analyse ses résultats au regard des connaissances existantes) puisse sortir un truc pareil, complètement inutile, sans l’once d’un début d’analyse, sans avoir ne serait-ce que jeté un oeil aux études qui existent sur ce problème complexe. En fait, j’ai même trouvé ça infantilisant, et insultant pour tous les sociologues et les autres scientifiques qui s’intéressent de près à la question, en prenant soin de n’en négliger aucune des nombreuses dimensions. Et qu’en plus, qu’il ait l’impression que son éclairage soit tellement indispensable qu’il l’envoie à Nature, qui comme souligné dans l’épisode 4, est censé avoir une ligne éditoriale particulièrement exigeante.

Ensuite, je me suis demandé comment Nature avait pu décider de publier cette contribution ineptie. Vraiment, j’étais complètement incrédule, c’était plus Nature, c’était le courrier des lecteurs de Télé 7 jours. En plus vicieux. Parce que publier ça, c’était aussi sous-entendre que l’opinion de cet homme était du même niveau, et de la même importance, que celle des gens qui avaient contribué au numéro spécial sur les femmes en science. Publier ça, c’était insulter un peu toutes les femmes scientifiques dont les carrières ont souffert parce qu’elles ont choisi des faire des enfants, et toutes celles dont les carrières ont souffert malgré leur choix de ne pas faire d’enfants. Publier ça, c’était rajouter un peu de doutes et de culpabilité à toutes les femmes scientifiques qui n’ont pas encore décidé si elles voulaient des enfants, et c’était renforcer leur sentiment de devoir choisir entre carrière et famille. Ouais, publier ça, c’était vraiment une grosse boulette, Nature.

M.

« La vaisselle ! »

C’est la base de la base dans toute salle café dotée d’un évier… Il faut faire la …VAISSELLE ! Mais pourquoi, pourquoooooi sont si nombreux à l’oublier ? Parce qu’on ne leur a pas assez répété ? Parce qu’il y a toujours quelqu’un pour le faire quand l’évier est plein – le plus souvent une femme ? et puis parce que sinon de toute façon, la femme qui fait le ménage au labo lavera les tasses quand elle viendra le vendredi ? Mais non pas question ! J’ai envie de passer avec un mégaphone dans les couloirs de mon labo. Mais alors je passerais pour la maman de service et j’ai horreur de ça. Ou alors de laisser tomber cette histoire mais de toute façon c’est une femme qui le fera et ça m’énerve, aussi !…Bon. Je vais aller m’acheter un mégaphone.

Y’a pas que la science dans la vie : trouvailles #2

Scoop : si les femmes intelligentes ont moins d’enfants, c’est parce qu’en fait elles sont débiles. 

J’ai rigolé en lisant ça (à propos du délicieux calendrier de la coupe du monde de football – comme je dis souvent sans toujours le penser, mieux vaut en rire qu’en pleurer.)

Prix Marcel Duchamp : le monde de l’art a encore des progrès à faire…

Une liste de campagnes féministes qui ont récemment fait bouger les choses.

All the terrible ways the media treated women in 2013 in One Video. Get Ready!

Un livre de l’anthropologue Alain Testard : « L’amazone et la cuisinière, anthropologie de la division sexuelle du travail » où l’on cherche à expliquer les raisons de l’exclusion des femmes d’un certain nombre d’activités…depuis la préhistoire !

La fondation Lejeune fait taire Marthe Gautier, co-decouvreuse de la trisomie 21.

Un post BD sur le friendzoning et son symétrique le grilfriendzoning, pour un même phénomène tout pourri qui arrive tout le temps (la vidéo à la fin est assez drôle aussi).

La page facebook Women in Research

Ma fille est-elle en surpoids? Mon fils est-il un génie? Ce que les recherches google nous disent sur les attentes des parents vis-a-vis de leurs filles ou de leurs garcons…

Tout un tas  d’articles et d’images (+ un tumblr) illustrent le phénomène du « Space invader » dans les transports

source : machoikollektivtrafiken.se

« Mais qu’est-ce que vous avez les filles d’aujourd’hui? »

Mon voisin garagiste à qui je viens de demander de me montrer comment réparer moi-même ma voiture. « Mais c’est pas la peine, ne te salis pas les mains enfin ma jolie, c’est un job d’homme ça ! ». Je lui rétorque qu’on a pas toujours un homme sous la main et que de toutes façons j’ai envie d’apprendre à le faire moi-même. Une ombre de colère passe sur son visage: « Ah mais c’est dingue, qu’est-ce que vous avez les filles d’aujourd’hui? Si vous continuez comme ça dans quelques années il ne nous restera plus rien à faire à nous les hommes! » Et comment passer du sexisme bienveillant au sexisme hostile en deux secondes. Mais au moins après, il ne m’appelait plus chérie.

Contre le harcèlement : le CLASCHES sort les griffes

Un des tous premiers articles de ce blog abordait la question : le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur et la recherche est une réalité trop souvent balayée sous le tapis comme un petit tas de poussière. Or il faut croire qu’à force de tout cacher en-dessous, le tapis finit par faire des bosses. Bosses encombrantes dans les braguettes de l’abus de pouvoir. Dérapages et ravages quand les fesses et les seins ne sont vus que comme des objets, comme des dessins… « Elle n’avait qu’à s’habiller autrement » qu’ils disent. Ce à quoi nous répondrons comme au jardin d’enfant  »  Mon corps c’est mon corps ce n’est pas le tien… »

Fifi brindacier, toutes griffes dehors

Le CLASCHES est une association française, qui regroupe des « étudiant·e·s mobilisé·e·s contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur ». L’objectif de ce collectif est de sortir de dessous le tapis cette réalité, et de donner des outils aux femmes qui s’y retrouvent confrontées pour se défendre.Un guide (disponible ici) s’appuie sur les nombreux témoignages reçus par l’association depuis sa création il y a onze ans, pour dresser un panorama de cette  situation et donner quelques clés d’auto-défense.  Utile synthèse.

Y.

CLASCHES : Collectif de Lutte anti-sexisme et contre le harcèlement dans l’enseignement supérieur.

Polémique sur le genre: un rôle pour les biologistes?


Résumé d’un débat sur EvolFrance 

Un débat se déroule en ce moment même sur la liste de diffusion d’EvolFrance. Evolfrance, c’est une liste magique de diffusion sur laquelle les biologistes de l’évolution, entre deux manips, se lâchent sur des sujets de société (OGM, précarité dans la recherche, lutte contre le créationnisme, j’en passe et des meilleures). Les plus grands pontes comme de parfaits inconnus ont le droit à la parole, et c’est parfois épique, parfois absurde, mais toujours très instructif. Je vais tenter d’en dresser un petit bilan, de mon humble point de vue de biologiste.

Affiche des anti « dgendeurs ». Pas cool pour les escargots.

Depuis quelques jours, un sujet a été lancé par Laure Villate, qui s’interroge sur l’instrumentalisation de la biologie dans le débat du « dgender » à l’école. Pour revenir aux bases, les « études sur le genre » (ou « gender studies ») partent du principe que l’identité sexuelle et le genre (masculin/féminin) ne sont pas entièrement déterminés par le sexe biologique (mâle/femelle, chromosomes XY et cie), mais en grande partie par un ensemble de facteurs sociaux, culturels et économiques. Certains l’appellent la « théorie du genre » pour dénoncer cette séparation entre sexe (biologique) et genre (social) admise par les chercheurs, les acteurs du monde de l’éducation et beaucoup de gens. Les détracteurs de cette théorie utilisent de faux arguments biologiques et affirment parfois que cette distinction mâle/femelle serait immuable et inscrite dans le marbre (les gènes), tout en contestant la complexité de l’identité et de l’orientation sexuelle. Car ils craignent que cela ne perturbe les petits enfants dans la construction de leur identité sexuelle, et qu’ils ne deviennent hermaphrodites comme les escargots (post ici). Laure Villate s’interroge donc sur le rôle des biologistes de l’évolution dans ce débat, et se demande si l’on ne devrait pas mettre quelques points sur les i pour éviter une telle instrumentalisation de notre chère discipline. Des (nombreux) mails de réaction ressortent trois points de discussion principaux. 
Premièrement devrait-on se mouiller la chemise pour expliquer clairement que les données biologiques sont hyper complexes et ne peuvent pas être prises comme arguments ? Il est vrai que les simples chromosomes ne sont pas suffisants pour expliquer le sexe. Même en incluant toutes les sous-disciplines de la biologie (écologie, évolution, génétique, développement etc…), on n’est pas rendu pour expliquer la distinction mâle/femelle et la sexualité chez les animaux et encore moins chez l’homme (voir aussi ce petit article sur le darwi-sexisme). La réalité biologique (si elle existe, ce qui n’est pas gagné), ne serait donc pas un argument suffisamment solide pour justifier les différences sexuelles. Mais est-ce bien le problème ?
             L’affiche à peine un poil hystérique de France Jeunesse Civitas. J’ai mal à ma théorie.

 En effet, les détracteurs de la théorie du dgender prétendent surtout qu’il s’agit d’une idéologie déguisée. Une idéologie est un système d’idées relevant d’une croyance, donc non testable. Une théorie est un ensemble de notions testables et falsifiables, qui peut être remise en question. Au lieu de rentrer dans le débat de la réalité biologique, peut-être serait-il plus utile de rappeler que la théorie du genre (si elle existait) serait une théorie, et donc testable, et qu’en plus il s’agit surtout d’un concept. Mais certainement pas d’une idéologie. Et que pour l’instant c’est ce concept là qui permet de rendre le mieux compte de la réalité de l’identité sexuelle chez l’homme. Mais là encore, est-ce bien la clé du débat ?

A la fin, un mail a retenu mon attention. Je cite: « L’Homme a la chance (ou la malchance) d’avoir une conscience. Elle nous permet de nous poser des questions, de tenter de nous extraire de notre condition animale il me semble. Faisons des choix reliés à nos valeurs et non pas à une réalité biologique. Je ne dis pas qu’il faille renier notre réalité biologique, je dis juste que les choix de société doivent être fait sur d’autres bases». Personnellement ça me parle. Ne laissons pas les débats scientifiques obscurcir la vraie question : sur quelles bases devons nous choisir le monde dans lequel nous voulons vivre? La biologie? La science? Je ne crois pas. Si nous voulons d’une société progressiste, tolérante et libre, il est sans doute urgent d’arrêter de prendre la nature comme exemple et d’assumer nos choix. Les décisions politiques sont des décisions de société, et la science n’a rien à voir avec ça. Alors stop à l’hystérie et à nous de discuter posément de ce que l’on veut vraiment comme monde pour demain. Une société patriarcale où la cellule familiale classique serait érigée en modèle à suivre, ou une société tolérante et ouverte, où chacun peut vivre son identité et sa sexualité en toute liberté? Mon choix est vite fait.
P.
Articles ici et ici

Symposium sur les biais de genre #3 : Comment le sexime bienveillant sape les performances des femmes

Pour la suite du panorama des phénomènes qui pourrissent la vie et les carrières des femmes scientifiques ainsi que des pistes pour y faire face (épisodes précédents ici et ), suivez-moi!

Au menu du jour, la suite des comptes-rendus sur les biais de genre en science, avec la présentation de Peter Glick sur le sexisme bienveillant, ce truc gluant qu’on a toutes expérimentées un jour ou l’autre sans toujours mettre un nom dessus.
Peter Glick a commencé par parler des résultats de Corinne Moss-Rascussin sur les biais de genre des scientifiques hommes et femmes. Il part ensuite du principe que les processus impliqués dans les discriminations en science sont les mêmes que ceux déjà démontrés dans d’autres secteurs. L’un de ces processus étant donc le sexisme bienveillant : késako? Le sexisme bienveillant permettrait de résoudre le paradoxe central des relations de genre : la co-existence d’une part, de la domination masculine avec, d’autre part, une grande intimité et/ou dépendance des hommes avec les femmes de leur entourage (mères, femmes, filles…). La dominance, c’est-à-dire l’accaparement du pouvoir et des ressources par les hommes mènerait au sexisme hostile : une attitude négative envers les femmes qui remettent en cause le statut des hommes. De l’autre côté, l’inter-dépendance/intimité avec les femmes dans le contexte de dominance mènerait à un sexisme bienveillant, c’est-à-dire une attitude positive envers les femmes qui satisfont aux critères « féminins » en vigueur et aux rôles assignés aux femmes dans nos sociétés patriarcales. La paire peste/choléra sexisme hostile/bienveillant forme ce qu’on appelle le sexisme ambivalent, un concept developpé par Peter Glick et Susan Fiske.

 
Especially if it threatens his privileges.
 
Quelques exemple de raisonnements qui expriment un sexisme hostile ou en découlent :
– les féministes ont des demandes déraisonnables par rapport aux hommes
– les femmes exagèrent leurs problèmes au travail
– beaucoup de femmes prennent plaisir à embêter les hommes en se faisant paraître comme sexuellement disponibles, puis en refusant leurs avances, les salopes.
Et quelques exemples de discours exprimant un sexisme bienveillant :
– les femmes sont pures et douces (et elles ne font pas caca)
– une femme respectable mérite d’être mise sur un piédestal par son homme
– les hommes doivent être prêts à sacrifier leur bien-être pour fournir le soutien financier nécessaire aux femmes de leur entourage proche.
Pourquoi le sexisme bienveillant est-il une plaie au même titre que le sexisme hostile? Tout d’abord parce qu’il a été montré qu’au niveau individuel comme sociétal, le sexisme bienveillant est fortement corrélé au sexisme hostile. C’est un peu le bâton et la carotte pour faire courir les femmes vers le statu quo (oui j’invente des figures de style) : sexisme hostile et bienveillant sont deux manières complémentaires de rappeler aux femmes qu’elles feraient mieux de rester à leur place. Ensuite parce qu’il mène à une condescendance et une discrimination subtiles, difficilement identifiables car ressenties comme de l’affection. En réalité, le sexisme bienveillant limite les opportunités et le développement professionnel des femmes, sape leurs performances et induit un retour de bâton (backlash) pour celles qui y résistent (eh mademoiselle, vous êtes jolie/tu vas me répondre sale pute pour qui tu te prends)(mais je digresse).

Je vous entends d’ici, bande de scientifiques indécrottables : « des données, des données! ». Ça vient, ça vient. Dans une étude de 2012, King et collègues ont montré que dans l’industrie de l’énergie (il faut bien cibler un secteur), les femmes reçoivent moins de retours négatifs, mais on leur assigne des tâches moins stimulantes et pointues. Le résultat a été répliqué en étendant l’étude à 5000 cadres en Angleterre. D’autre part, si l’on demande à des sujets (sujet= cobaye humain dans les labos de psycho/socio) d’assigner des tâches à des subordonnés fictifs hommes ou femmes, les sujets hommes qui ont un score élévé a un test de sexisme bienveillant assignent des tâches moins difficiles aux subordonnés femmes, par rapport a ceux qui ont un score de sexisme bienveillant peu élevé. Une autre étude s’est penchée sur les évaluations d’employé-e-s (junior associate) dans des firmes de Wall Street. Les résultats montrent que les femmes reçoivent plus d’éloges verbalisés que les hommes mais que les évaluations chiffrées de leurs performance (en clair: leurs notes) sont moins élevées que celles des hommes. Enfin, elles ont deux fois moins de chances d’être considérées comme des partenaires professionnelles potentielles.

Ca, c’est pour le côté discriminatoire du sexisme bienveillant. Mais les effets se ressentent aussi sur les performances des femmes. Une étude de 2007 a ainsi montré que des femmes participant à une simulation d’entretien pour du travail ont des performances moindres si le recruteur laisse entendre qu’elles devront faire face à du sexisme bienveillant dans l’entreprise où elles postulent. Étonnamment, les performance sont similaires au contrôle (aucun commentaire sur le sexisme dans l’entreprise qui recrute) lorsqu’on laisse entendre qu’il y règne un sexisme hostile. Pourquoi ça? Le sexisme bienveillant agit insidieusement, et favorise l’intrusion de pensées de doute de soi (self-doubt), qui diminuent l’assurance et donc les performances. Le sexisme hostile est quant à lui facilement reconnaissable et produit plutôt un effet de résistance qui permet de maintenir de bonnes performances.

Enfin, le troisième effet kiss-cool : le retour de bâton. Dans une expérience publiée en 2011, Blecker et collègues ont utilisé une petite mise en scène ou un collègue (homme) propose a une collègue de l’aide sur un problème informatique d’une façon explicitement condescendante/paternaliste typique d’un sexisme bienveillant. Ils évaluent ensuite la perception de la compétence de cette femme, et de son capital sympathie (warmth) selon qu’elle accepte ou décline l’offre. Sans surprise, si elle l’accepte elle est perçue comme la gentille fille un peu conne moins compétente mais plus chaleureuse, si elle refuse elle est perçue comme une sale connasse arriviste plus compétente mais moins sympa. Si c’est un homme a qui on offre de l’aide, les effets de sa réponse sur la perception de sa compétence sont les mêmes, mais son capital sympathie est préservé quoiqu’il fasse.

Si on y pense, ces résultats résonnent pas mal avec le portrait que les médias font des femmes qui réussissent : froides, pas sympathiques, un peu castratrices sur les bords (un bel exemple, la récente Une du Time). Mais je digresse, encore.

La méchante Hillary Clinton écrase un homme avec ses talons.
Où comment le succès féminin est perçu dans les médias.

Que faire pour lutter contre le sexisme bienveillant et ses effets sur les femmes? Déjà, le connaître, et le reconnaître comme un problème, à la fois au niveau individuel et institutionnel. Ensuite, pour tous les gens qui font de l’encadrement (stages, thèses, etc), pratiquer un « encadrement intelligent » : c’est-à-dire ne pas minimiser les critiques : les standards élevés ne sont pas un problème, et ça s’applique particulièrement au monde de la recherche. Il a été montré que les performances et la motivation des femmes sont affectées par les indices mettant en cause leur appartenance, ou celle des femmes en général, au groupe (=les scientifiques). Les critiques personnelles sont aussi souvent inconsciemment interprétées dans ce sens, c’est-à-dire remettant en cause la légitimité des femmes, et donc la leur, au sein du groupe. L’important est donc de formuler, en même temps que ces critiques, des encouragements et l’assurance que l’on croit aux capacités de la personne et à sa place dans le milieu scientifique. Évidemment si votre stagiaire est une sous-douée, on ne vous demande pas de la persuader qu’elle peut se présenter au MIT après lui avoir reproché d’avoir fait foirer 2 mois de manips. Par contre, si vous encadrez une stagiaire/doc/postdoc douée et motivée, il s’agirait plutôt de penser à lui suggérer de postuler à une thèse/un post-doc/un poste, et à lui dire pourquoi vous pensez qu’elle va y arriver.

J’y crois à mort.

M.