Y’a pas que la science dans la vie : trouvailles du web féministe #1

– Pourquoi nous avons besoin du féminisme en France au XXIe siècle.

– Acrimed publie un article sur le magazine Lui, qui re-voit le jour grâce a l’ami des femmes Beigbeder. Avec plein de citations édifiantes.


– Une critique intelligente et solidement documentée des propos tenus par Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, sur la féminisation du métier d’enseignant(e).

– La suite d’une série sur l’objectivation des femmes, très claire et avec une bonne biblographie, sur le blog Sexisme et Sciences Humaines. Dans un style complètement différent, une vidéo sur le même sujet (c’est en anglais et ça va vite).

– Ca n’est pas une blague, les nouvelles affiches de la manif pour tous.

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L’original : on dirait déjà une parodie…

– Un article du Hufftington Post qui montre la sexualisation des jouets (dans les 2 sens du terme : différencier les jouets filles/garçons et sexualiser les personnages féminins).

– Le rapport « Lutter contre les stéréotypes filles-garcons : un enjeu d’égalité et de mixité dès l’enfance », établi par le Commissariat général à la stratégie et à la prospective à la demande de N. Vallaud-Belkacem.

– En restant sur le même thème, la minute déprimante avec ce dessin

– Une série d’articles (en anglais) sur les femmes dans les technologies de l’information (informatique et télécommunications).

– Margaret Mead, le féminisme et la construction sociale des genres. 

Bonne lecture, et hauts les coeurs!

Symposium sur les biais de genre #2 : Redéfinir le mérite pour justifier les discriminations

Après Hannah Valantine et ses champions dont je parlais ici, l’intervenant suivant nous a tout bien expliqué comment les recruteurs, biaisés mais soucieux (ou convaincus) de ne pas l’être, peuvent redéfinir leurs critères de sélection pour justifier une discrimination et faire paraître comme parfaitement objectif un choix qui ne l’est pas.

Eric Luis Uhlmann a commencé son exposé en passant la vidéo Science : it’s a Girl Thing. Ca a bien fait rire l’auditoire,  un peu incrédule, et moi j’ai eu un peu honte à l’Europe (on me souffle qu’il existe une parodie assez drôle ici). Et il a commenté que si on trouve ca drôle, c’est 1) parce que c’est ridicule mais aussi 2) parce que ça montre une incongruité de stéréotype : les stéréotypes féminins (les talons le maquillage le déhanché subtil), ça colle pas avec le stéréotype de la science comme métier masculin. Et les incongruités ça fait rire (les stéréotypes, moins).
La question est maintenant de savoir comment ces stéréotypes influencent les décisions de recrutement. Il a été montré que les recruteurs/décideurs ont tendance à déterminer à posteriori des critères de réussite qui favorisent les candidats dont le sexe colle aux stéréotypes de genre du poste concerné. Ils font ce qu’on appelle un « raisonnement motivé », c’est-à-dire raisonnement biaisé par le désir d’atteindre une certaine conclusion : on construit donc son raisonnement pour justifier une décision intuitive, motivée par des stéréotypes plutôt que de raisonner « objectivement » et de prendre la décision qui en découle. C’est un bon moyen de discriminer tout en préservant son sentiment d’objectivité.
Dans une étude de 2005 (Constructed criteras : redefining merit to justify discrimination), Uhlmann a demandé à des sujets (on les appelera les « recruteurs ») d’évaluer des candidatures, homme et femme, pour un poste de chef de police, métier traditionnellement masculin. Ces candidatures présentaient une série de qualités indiquant soit une bonne connaissance du terrain (‘éducation de rue’) soit de meilleures connaissances administratives (‘éducation formelle’). Ils ont ensuite demandé aux « recruteurs », après examen de 2 candidatures (une de chaque sexe), d’indiquer l’importance des critères « rue » ou « administration » pour le choix du candidat. Tout d’abord, les hommes sont préférentiellement choisis pour le poste, mais seulement si le « recruteur » est un homme (comme quoi les stéréotypes de genre ne frappent pas toujours indépendamment du sexe). Plus surprenant, le critère ‘administration’ est jugé plus important quand le candidat mâle le possède que quand il ne le possède pas. Même chose pour le critère ‘rue’. En clair, cela signifie que les qualités possedées par le candidat (mâle) sont jugées plus décisives et importantes pour le poste que celles possedées par la candidate : les critères de recrutement sont modifiés de façon à favoriser les candidats hommes. 
Pour être parfaitement honnête, ces biais sont inversés quand il s’agit de postes traditionnellement féminins, comme infirmière. Mais ici c’est la science qui nous intéresse, et comme la science est une discipline traditionnellement masculine, il est probable que ce genre de processus soit à l’oeuvre lors des recrutements, attributions de bourses etc. 
Encore une chose très intéressante qui ressort de cette étude : si l’on demande aux sujet d’évaluer leur propre objectivité, il apparaît que les personnes qui se considèrent comme les plus objectives sont en réalité celles dont le jugement est le plus biaisé… Et même, si l’on fait avant l’expérience une petite manipulation qui augmente le sentiment d’objectivité des « recruteurs », les discriminations de genre sont également accrues (pdf)…
La bonne nouvelle, c’est que si l’importance des critères de recrutement est fixée par les sujets avant d’examiner les candidatures, alors le biais en faveur des hommes disparaît. Halleluïa! Une règle d’or à inscrire dans le guide des bonnes pratique des comités scientifiques en tout genre.
Pour finir, quelques résultats d’autres études, en vrac : les femmes qui sont, malgré tout, recrutées dans un job contre-stéréotypé (au hasard : dans l’informatique) ont généralement des contrats plus précaires, et ce malgré le fait qu’elles sont aussi en moyenne plus qualifiées que leurs collègues hommes. Elles sont aussi plus surveillées par leurs supérieurs, qui leur font moins confiance. D’autre part, les salaires des hommes sont correlés à leurs qualifications, alors que ceux des femmes sont correlés au coût local de la vie : les hommes ont ce qu’ils méritent, les femmes ce dont elles ont besoin (et avec quoi on s’achète nos louboutins pour le labo après, hein?)
Si vous voulez fouiller un peu, voici le site perso d’Uhlmann, vous y trouverez toutes ses publications ainsi que des photos de ses grand-parents : http://www.socialjudgments.com. Et pour conclure, je lui pique une belle citation un peu élitiste:
« A great many people think they are thinking when they are merely rearranging their stereotypes »
(Moi non plus je ne le connaissais pas. Je suis sympa, je vous ai mis le lien wikipedia.)(Pour les nuls en anglais « Beaucoup de gens pensent qu’ils pensent alors qu’ils sont juste en train de réarranger leurs stéréotypes »).
M.

Le syndrome GODZILLA


  

Vous entrez dans un laboratoire, pleines de courage et de détermination. Attention les filles ! Quatre méchants syndromes vous guettent. Comme les fantômes dans Pac Man, les extraterrestres dans BodySnatchers…ils en veulent à votre enveloppe corporelle, ils vous tendent des pièges à chaque réunion…Saurez-vous les éviter et gagner des points de carrière ? 

L’imposture …le plus répandu, le plus dangereux : penser à tout bout de champ que quelqu’un d’autre ferait mieux les choses que vous, qu’il s’agisse d’écrire un papier, de faire une thèse, de présenter son projet CNRS, de devenir Professeur des Universités…

Mais vous pourrez aussi rencontrer ces autres personnages au coin d’un couloir ! prenez garde !


Donne la pa-patte ne fait les choses que quand on lui demande, surtout pour ce qui est de… prendre la parole en public  !

 

Princesse Sarah se dévoue en souriant pour les corvées collectives. Organiser les pots, ranger après les pots, sortir les poubelles carton/papier, nettoyer le frigo de la salle café…

 
Et enfin le syndrome Godzilla ! Cette charmante jeune femme a très très peur de faire fuir les partenaires sexuels potentiels – en particulier les hommes – parce qu’elle est intello et ambitieuse. Mais comme dirait une camarade  quelqu’un qui te fuit parce que tu es intelligente, mieux vaut le fuir aussi à ton tour, alors…

Big up aux femmes fatales et aux têtes bien faites comme dirait l’autre, on va pas se cacher sous la table en plus…


Expertes, au rapport !

C’est en feuilletant un magazine féminin pendant les vacances de Noël (ça m’arrive quelque fois…) que j’ai découvert l’existence du Guide des expertes. Un Who’s who’s des femmes savantes, un vivier dans lequel puiser des peronnalités pour alimenter les conférences publiques, plateaux télés, émissions de radio…et conseils scientifiques en tous genres.

L’agence qui a créé le guide, dirigée par une ancienne journaliste de ELLE, a une prédilection « pour tout ce qui touche la vie des femmes ». On pourrait s’inquiéter, car la presse féminine dans son ensemble, à quelques exceptions près (Causette !!), n’est pas connue pour ses vertus émancipatrices. Mais on ne peut que saluer la création de cet ouvrage qui existe depuis 2011 et qui vise a pallier au manque cruel de femmes dans les panels d’experts sollicités, notamment, par les médias.

Un fauteuil en forme de haut talon pour inviter des femmes aux émissions ?

En effet selon le rapport de la commission sur l’image des femmes dans les médias publié en 2011, plus de 80% des experts invités par les radios, télés, journaux… sont des hommes. Cette relative absence des femmes reflète le manque de parité dans les médias en général : en 2011, selon le baromètre de la diversité à la télévision, commandé par le CSA : « la sous représentation des femmes perdure avec 36 % de femmes, et ceci dans tous les genres de programme ». Mais cela va plus loin puisque quand on en arrive aux expert-e-s on tombe à …19% .

Une belle barbe (Swedish National Heritage)

Au delà du manque de femmes dans certaines disciplines relevant de questions stratégiques – disciplines elles-mêmes dominées par la gent masculine ? – il y a aussi la question de leur manque de disponibilité du fait du travail domestique qu’elles assument… qui s’ajoute au manque de mise en avant des femmes par les institutions où elles travaillent, et surtout, last but not least, au fait que les médias ne prennent pas encore assez l’initiative !

l’émission C dans l’air, qui a longtemps été connue pour n’inviter que des hommes sur ses plateaux, a ainsi régulièrement été la cible du collectif  LA BARBE, un groupe d’action féministe qui dénonce l’hégémonie masculine dans les cercles de pouvoir en général, et notamment dans les cercles d’experts. Pour sévir, ce collectif a remis au gout du jour le look « femme à barbe » en vogue dans les freak show du début du siècle dernier, et nous régale d’apparitions dans les assemblées et conseils exécutifs en tout genre, dénonçant ainsi le fait que pour en ETRE, il faut en AVOIR (des poils).

En conclusion, plutôt que de prendre des hormones, montons au créneau … prenons la parole !

ps :  un article sympathique dans le supplément hebdomadaire du Monde, qui a le bon goût, contrairement à celui du Figaro, de ne pas s’appeler Madame..

Y.

La vie sexuelle des anthropologues : subjectivité érotique et travail ethnographique

Longtemps les anthropologues, dans leur entreprise de description des mœurs des Autres, sont restés en retrait des analyses qu’ils produisaient, passant sous silence leur engagement en tant qu’individu sur le terrain.

Au féminin, l’étude des mœurs sexuelles océaniennes (la célèbre anthropologue américaine Margaret Mead avec une femme et son enfant, visite aux îles de l’Amirauté en 1953. Corbis / Bettmann)

L’enquête ethnographique conduit pourtant nécessairement à nouer des relations au sein des groupes étudiés. Ces relations qui engagent le Moi des chercheurs, leurs subjectivités affectives on considère aujourd’hui qu’il est important, si ce n’est d’en faire étalage, de les considérer au cours de l’analyse. Il s’agit, pour mieux comprendre ce qui se joue pendant l’enquête, de faire un retour sur soi, en analysant les biais liés à la présence du chercheur (dans sa singularité) sur le terrain d’enquête. Autrement dit, en deux mot-clés (vous paraitrez plus savant à votre prochain diner) :  la réflexivité (retour sur soi) a un potentiel heuristique (elle aide a comprendre).

Si la réflexivité est une pratique aujourd’hui bien installée, l’analyse de l’engagement érotique, sexuel, des chercheurs sur le terrain est resté plus longtemps tabou. Un ouvrage paru en 1995 s’est donné pour mission  de rassembler des textes sur le sujet. L’introduction de Don Kulick, aujourd’hui traduite, a été publiée dans la revue Genre, Sexualité et Société. Je n’entrerai pas dans les détails de l’article, riche et complexe. Pour ce qui nous intéresse ici, on relèvera seulement que  « l’examen critique de l’anthropologue en tant que sujet sexuel » conduit à révéler plusieurs asymétries, entre chercheurs et enquêtés, mais aussi entre les chercheurs eux-mêmes, en fonction de leur genre et de leur orientation sexuelle.

Une pin-up dans la jungle…érotisme et imaginaire colonial dans les années 1950 ( Bettie Page photographiée par l’ancienne modèle Bunny Yeager, 1954)

Les rapports de pouvoir entre les chercheurs et les enquêtés plongent leurs racines dans l’histoire du déploiement de l’anthropologie, dans un contexte raciste et colonialiste : la majorité de l’article y est consacrée, et ça vaut le détour. Quant à la question du genre, l’auteur se réfère à ce propos à un article d’Esther Newton, une anthropologue américaine spécialiste des mouvements queer. Selon elle, « « le trou noir qui enveloppe ce non-sujet » (Newton 1993, 4) remplit le double rôle de renforcer la subjectivité hétérosexuelle masculine, en la laissant en dehors des limites de l’enquête critique, et de contraindre au silence les femmes et les gays, « pour lesquels les sujets de sexualité et de genre ne peuvent jamais être non-problématiques » (ibid., 8). En effet, en débattant de ces problèmes de manière trop publique, ils risquent leur place dans le « mainstream » anthropologique, leur « respectabilité », et peut être même leur carrière. « 

En bref ici comme ailleurs, le fait de passer sous silence, sous l’apparence du consensus, une question qui implique des rapports de force (racisme, sexisme…) conduit à conforter la position du dominant.

Y.

Référence de l’article :
Don Kulick, « La vie sexuelle des anthropologues : subjectivité érotique et travail ethnographique », Genre, sexualité & société [Online], 6 | Automne 2011, Online since 01 December 2011, connection on 06 January 2014. URL : http://gss.revues.org/2123 ; DOI : 10.4000/gss.2123

Quelques références sur le genre dans l’enquête ethnographique :
Citées dans l’article de Kulic, à consulter à l’occasion…


BELL Diane, CAPLAN Pat, KARIM Wazir Jahan (dir.), Gendered Fields: women, men and ethnography, London and New York, Routledge, 1993.
  
CALLAWAY Helen, « Ethnography and expérience: gender implications in fieldwork and texts » in OKELY Judith and CALLAWAY Helen (dir.), Anthropology and autobiography, London and New York, Routledge, 1992.
GOLDE Peggy (dir.), Women in the field: anthropological expériences, Berkeley, University of California Press
WHITEHEAD Tony Larry, CONAWAY Ellen (dir.), Self, sex and gender in cross-cultural fieldwork, Urbana and Chicago, University of Illinois Press, 1986

 

Jeunes chercheurs face aux exigences de disponibilité temporelle

Vous connaissez le phénomène du « tuyau percé » ? cette image est couramment utilisée pour décrire la tendance à la « fuite » des femmes au fur et à mesure de l’avancement dans les carrières scientifiques, et qui concourt au fait qu’on en trouve de moins en moins à mesure qu’on monte dans la hiérarchie des institutions de recherche. (Pour des chiffres au niveau européen, voir les SHE Figures Report publiés en 2009.)

La revue TEMPORALITÉS (une revue de sciences humaines et sociales consacrée, vous l’aurez deviné…au temps sous toutes ses formes) a publié dans son dernier numéro un article sur les « ajustements spatio-temporels » entre vie privée et vie professionnelle chez les jeunes chercheurs, qui donne un éclairage intéressant sur le phénomène du tuyau percé. En effet, si l’accélération des rythmes de travail (pression à la publication, à la production rapide de résultats, etc.), crée une insécurité générale chez les jeunes chercheurs, celle-ci touche, néanmoins, hommes et femmes différemment.


La théorie de la contorsion, une bande-dessinée signée Margaux Motin.

A partir d une enquête auprès de jeunes hercheurs du Fond National pour la Recherche Scientifique en Belgique, les auteurs, María del Río Carral et Bernard Fusulier, ont défini trois logiques de combinaison entre vie professionnelle et vie privée, qui se révèlent être distribuées de manière asymétrique en fonction du genre.

L’intégration :  Le chercheur/la chercheuse se concentre entièrement sur son activite professionnelle en déléguant totalement à son conjoint – s’il/elle en a un – les contraintes domestiques. Cette stratégie rappelle la figure ancienne de l’homme de science qui poursuivait brillamment sa carrière grâce au soutien de son épouse.  Mais nuançons. Aujourd’hui on trouve aussi des femmes pour adopter cette stratégie. 

La conciliation :  Il/elle  jongle entre vie familiale et professionnelle – parvient a négocier entre exigences de production scientifique et une vie domestique qui fixe un cadre temporel rigide – en particulier si des enfants sont en jeu. Il/elle y parvient en s’imposant une rigueur forte visant a l’efficacité,  en s’appuyant sur l’aide et la compréhension de ses collègues, de son conjoint, de son réseau familial et amical, et enfin, en prenant sur lui/elle :  par le sacrifice d’une partie de ses aspirations personnelles et jusqu’à ses besoins physiologiques (manger, dormir)! 

Le conflit :…quand vie privée et professionnelle entrent en dissonance. La confrontation entre exigences de la vie personnelle et familiale, et celles de la carrière scientifique est vécue sur le mode de la culpabilité et du sacrifice. Ce sont majoritairement des femmes avec enfant qui se retrouvent dans cette catégorie, mais encore une fois, pas seulement… 
 

La conclusion est claire sur les difficultés des chercheuses mères de famille qui « paraissent en définitive les plus fragilisées » , mais elle nous rassure un peu sur l’avenir : «  il ne s’agit pas d’une détermination mais bien d’une tendance ; des mères peuvent parvenir à concilier leurs différentes responsabilités et à nouer un rapport optimiste et engagé dans leur carrière scientifique (…). À l’inverse, des hommes (pères ou non) aussi bien que des femmes sans enfant peuvent témoigner à leur tour d’une interférence difficile entre leur vie professionnelle et leur vie privée. »

La « fast science » produit des discriminations :  « La régulation actuelle des carrières scientifiques accentue cette difficulté [de conciliation vie privée/ vie professionnelle]. Elle introduit dès lors un filtre discriminant (sur le plan du genre comme des origines sociales) dans l’accession des chercheurs aux postes définitifs. En effet, en stimulant l’accélération du temps scientifique, la mesure de la productivité, la concurrence, la mise en équivalence quantitative, la mobilité internationale, etc., elle opère une sélection qui implique inévitablement la situation privée des chercheurs, et pas seulement la qualité de leur travail scientifique. On peut certainement trouver des pistes intéressantes de réflexion dans la critique du mouvement « slow science »faite à la« fast science » pour imaginer des formes de travail et une organisation des carrières plus soutenables, moins discriminantes et tout aussi efficaces. »

Ralentir la marche des sciences, ralentir les rythmes, ce serait en soi bénéfique à la production de connaissances et cela permettrait, aussi, de donner sa chance à chacun. Ce qui serait, également, bénéfique pour la production scientifique… Aller, on y croit !

Y. 
 Liens

Pour des chiffres au niveau européen sur l’égalité hommes-femmes dans la recherche scientifique voir les SHE Figures Report publiés en 2009.
Pour plus d’information sur le mouvement des Slow Sciences. 

 » Tiens, tu reviens du terrain ? « 

Ce qui est bien dans le monde de la recherche c’est qu’on peut quand même un peu s’habiller comme on veut. Enfin…c’est ce qu’on dit.  Est-ce bien aussi vrai que ça pour nous les filles ? Dans mon labo une blague circule à ce propos : « Tiens, tu reviens du terrain ?  » c’est la remarque anodine qui sort dix fois de suite à la pause quand une fille est habillée un peu tranquille, jean crade, chaussures de marche…

Sauf que parfois celle-ci répond : « Eh bah non en fait ! j’ai juste eu la flemme de chercher dans mon armoire ce matin ! » Voilà pour les filles. Et en y réfléchissant bien, les garçons sont aussi soumis à un certain dress-code, largement dominé par la célébrissime « chemise à carreaux ».

la fameuse chemise à carreaux du chercheur

Pas la chemise de bucheron canadien, ni la chemise US rouge et bleue à boutons nacrés, qui font un peu trop « Hipster ». Non, la chemise à carreau à l’ancienne, discrète, sur fond blanc, gris, bleu pâle…et surtout, ne jamais repasser ! Si vous venez, en plus, avec une veste à épaulettes et des chaussures en cuir cirées, vous risquez fort d’être accueilli par le classique : »Tiens, t’étais en réunion au Ministère ? « 

Un look cow-boy texan pour les chercheuses qui en ont la-dedans. Autres conseils de mode avisés à suivre !

Je ne suis pas charmante



Bon, ne me prenez pas pour une fille bizarre, mais je n’aime pas qu’on me dise que je suis charmante. Quand c’est mon mec ou un ami, bref quelqu’un que je connais personnellement, aucun problème bien sûr, je suis comme tout le monde, ça me fait plaisir. Mais quand c’est un collègue que je viens à peine de rencontrer? Un étudiant à qui je fais cours? Un gars dans la rue que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam? Et bien dans ces cas là franchement je me sens mal. Jusque là, je m’étais toujours dit que ce n’était pas normal de ressentir ça, et que je devrais me calmer, et être contente. Prendre ça comme un compliment au lieu de prendre la mouche. Mais depuis quelques temps, je me rends compte qu’un homme inconnu qui se permet de faire une remarque (même gentille) sur le physique d’une femme qu’il ne connait pas, ce n’est pas anodin (d’ailleurs l’inverse n’arrive presque jamais). En attendant d’avoir le courage de réagir sur le vif la prochaine fois que ça m’arrive, j’écris sur ce blog.

 Projet crocodile, une perle de blog qui dénonce le sexisme ordinaire

Premièrement, certains diront que c’est normal, c’est «galant», et que ça se fait partout, depuis toujours. Cela fait soi-disant partie des relations homme-femme. Pas de quoi fouetter un chat. Mais il y a un truc qui me chiffonne. D’abord ce genre de remarques «galantes», ne sont pas monnaie courante partout. Après avoir vécu en Amérique du Nord, où l’ambiance est beaucoup moins sexualisée qu’en France, je me suis rendue compte que je me sentais mieux en tant que femme, et beaucoup moins sur mes gardes. Jamais un collègue de boulot ne se serait permis de faire une quelconque remarque sur mon physique. Ce genre de sexisme bienveillant est en fait infantilisant et paralysant, car il joue encore et toujours sur les stéréotypes habituels, qui survalorisent notre physique et nous font douter de nos compétences professionnelles (quelques discussions sur le sujet ici et )
Ensuite, il y a les éternelles blagues de cul. Les blagues à connotation sexuelle, il y en a partout en France, tout le temps, surtout au boulot. D’abord, ça vous masculinise une ambiance au quart de tour, et les filles sont exclues d’emblée de la conversation. Car face à une blague de cul, vous êtes fichues : 1) si vous ne dites rien, vous passez pour une prude 2) si vous rentrez dans le jeu, vous êtes une salope (oui oui, c’est du vécu), et 3) si vous ne rigolez pas et si vous faites une remarque, vous passez pour une rabat-joie qui n’a pas d’humour. Résultat, vous n’avez aucune porte de sortie, à part vous taire ou partir, et les laisser décider de qui a la plus grosse. Des travaux récents ont d’ailleurs souligné «l’humour comme rappel de la domination masculine» Cette analyse peut être étendue à bien des professions. Les blagues sexuelles des hommes entre eux relèvent souvent d’une banalisation ou d’un renforcement des différences entre sexes, d’une survalorisation de leur sexualité, ou du moins de ce qu’ils considèrent comme telle. «L’humour sexuel ou grivois joue aussi de façon efficace un rôle d’éviction de potentielles candidates au métier qui ne seraient pas suffisamment «aguerries» et jugées aptes à partager la sociabilité masculine» (dossier  ici).

 
Combien de fois on vous l’a sortie celle-là les filles?
Pour ma part, je partage pleinement cette analyse. Dans tous les labos où je suis passée et où j’ai travaillé, j’ai passé (et échoué) ce rituel initiatique où la capacité des filles (et des mecs aussi!) à surenchérir ou à rentrer dans le jeu grivois est testée, comme une preuve de sociabilité et d’adoption des codes locaux. Mais moi, en tant que femme scientifique, je ne veux pas de ces codes là. Je veux un labo où on peut parler de science et mettre des jupes et des bottes sans se prendre des blagues sadomaso. Où il n’y aurait plus de commentaire sur le physique des stagiaires. Où on pourrait parfois parler de sciences avec des gars en tête à tête sans se prendre des blagues salaces en revenant du rendez-vous (du vécu, et dans plusieurs labos). Car quand il n’y a plus de blagues de cul ni de remarques « galantes », et bien franchement, on se sent mieux. Parce qu’on peut enfin respirer, prendre la parole, et être nous-mêmes, sans être encore et toujours des filles avant d’être des scientifiques. 
Pourtant bien sûr, la plupart des mecs qui font des remarques galantes ou des blagues de cul ne pensent pas à mal, bien au contraire. Ils veulent détendre l’atmosphère, et parfois croient même  nous faire plaisir en nous disant que l’on est « jolies » ou « charmantes ». Mais moi, franchement, ça ne me détend pas du tout, et je trouve ça souvent déplacé, et je ne suis pas la seule. En réalité, je me sens immédiatement ramenée à ma condition de fille, vulnérable et qui ne peut rien dire et seulement sourire bêtement. Parfois même, en particulier dans la rue ou les transports en commun, je me sens franchement mal, voire une proie potentielle. Je sais que je ne devrais pas, et que je devrais juste répondre du tac au tac, ou remettre les mecs à leur place. Après tout, je suis une femme forte, non ? Mais en fait ce n’est pas si facile. Pour une raison toute bête. Le danger existe, et pas que dans nos têtes. Le monde du travail et surtout l’espace public sont encore loin d’être égalitaires, en témoigne cette fameuse caméra cachée à Bruxelles qui a fait le buzz (Bruxelles quoi, hallucinant). Et il y a vraiment des connards qui n’en restent pas à la galanterie. Moi-même, comme beaucoup de filles je me suis déjà fait peloter dans le métro. Et vous savez quoi? Malgré mes grands discours sur l’indépendance féminine, comme quasiment toutes les filles, quand ça m’est arrivé, au lieu de gueuler, je n’ai rien réussi à dire. Je me suis même dit que j’avais du être invitante sans m’en rendre compte. Je me suis sentie humiliée et je me disais que ça ne valait pas la peine d’en parler. Mais en lisant de multiples blogs et témoignages similaires, je me rends compte à quel point cela arrive à tout le monde, et à quel point cela est central dans l’entretien des inégalités homme-femme. 
Car oui, en tant que femmes, même si on nous affirme que l’on peut faire ce que l’on veut, on est en fait réellement obligées de faire attention à la façon dont on s’habille et dont on se tient, sous peine de se faire juger et insulter, voire de se faire agresser. Bien sûr dans le monde du travail et dans la rue on ne court pas les mêmes dangers, mais le principe est le même. Quand les mecs se sentent libres de commenter nos physiques et de faire des blagues, c’est un éternel rappel de notre vulnérabilité et de notre statut de potentiel objet sexuel, et croyez nous, on n’a pas besoin de ça. J’ai bien conscience que la grande majorité des mecs ne sont absolument pas comme ça et sont plus que corrects et respectueux, mais juste à cause de quelques-uns qui ne le sont pas, ce genre de climat continue à faire peser sur les filles une tension qui les empêche de prendre la parole, et d’être pleinement libres de se comporter comme elles le veulent, et il est temps que ça cesse. Car le féminisme et l’égalité homme-femme ce n’est pas qu’une affaire de filles qui protestent, c’est aussi une affaire de mecs qui nous respectent.
P.
PS: je salue tous ces blogs et sites qui permettent de relayer les expériences de harcèlement qui nous pourrissent la rue, et les filles qui ont le courage de raconter ces moments pénibles et humiliants, qui parfois ne paraissent pas si graves mais ne sont pas anodins. Parce que oui, la France est encore un pays très macho, et parfois on en peut juste plus (ce qui explique le ton familier et un peu énervé de ce post, désolée mais ça fait du bien).