Témoignage

Une collègue à la cantine  : « les zoos, c’est un endroit très scolaire, les institutrices y emmènent souvent les enfants ». Et bim, ça lui a échappé. Apprendre aux marmots juste sevrés à compter les kangourous : ça c’est un métier de femme…on n’a rien contre les instits, ni contre les caissières, infirmières, sages-femmes, femmes de ménage, hôtesses d’accueil, puéricultrices. Mais on aimerait que les petites filles puissent se rêver aussi ingénieure, PDGée, médecine, camioneuse, avocate, chèffe d’Etat, sculptrice, pompière. Ou alors chercheuse ! sans avoir à s’imaginer en vieux barbu à lunettes…

Femmes savantes : une perspective historique

Article précédemment publié par Marine Legrand dans le Prisme de Tête (blog sur les Sciences et Techniques en Société). Reproduit avec l’autorisation de l’auteure.
L’histoire des sciences se conjugue au masculin. Bien qu’en coulisses les femmes n’étaient pas si absentes que cela, il est certain qu’elles furent longtemps exclues du devant de la scène. La science officielle et son histoire restent une affaire d’hommes.
L’exclusion des femmes de la sphère scientifique n’a commencé à s’estomper qu’à la fin du 19ème siècle. Aujourd’hui elles sont les égales des hommes en principe, mais les faits résistent encore souvent. Pas étonnant dans une société qui reproduit de génération en génération les organisations sexuées des milieux de pouvoirs en faveur des hommes.
Il faut également prendre en compte une socialisation différenciée des filles et des garçons : on dit « un savant » et « un ingénieur », la rationalité est avant tout une activité masculine. L’idéal des sciences indépendantes du social, de l’histoire et de la culture en prend un sacré coup.
« La notion même de femmes et sciences est absurde. Soit une femme est une bonne scientifique, soit elle ne l’est pas ». Hertha Ayrton, physicienne (1854 – 1923) (cité par Witkowski, 2005)
L’exclusion des femmes des milieux scientifiques officiels a été une constante au cours de l’histoire. Elle s’est poursuivie jusqu’au 19ème siècle, connaissant de rares exceptions, des pionnières comme Sophie Germain (1), Ada Lovelace (2) ou Dian Fossey(3) derrières lesquelles le front s’est toujours très vite refermé. Et aujourd’hui, les femmes n’ont toujours pas colonisé « l’espace physique et social » des laboratoires et des universités (Pestre, 2006). Ces lieux où le savoir se crée et se transmet ne seraient donc pas suspendus hors du monde, dans un refuge ou l’universalité peut se déployer sans entraves mais bel et bien inscrits dans la société, soumis à la même organisation … sexuée.


Une colonisation inachevée
 
Mesdemoiselles, imaginez-vous l’ambiance en cours, si vous deviez aller chaque jour à l’amphi accompagnées de votre mère… ou de votre mari ? Et bien voyez-vous, il y a encore 100 ans, c’était la règle. C’est avec réticence que les universités européennes, qui s’étaient développées à partir du 13ème siècle, ont entrouvert leurs portes aux femmes, en imposant des gardiens à cette présence étrangère et troublante dans un monde jusque là exclusivement habité d’hommes (Fave-Bonnet, 1996). En France, la première femme acceptée dans l’enseignement supérieur est Julie-Victoire Daubié, reçue bachelière à la Faculté des lettres de Lyon en 1861 (après avoir été refusée à Paris) (Tikhonov Sigrist, 2009).
Même chose pour les grandes écoles françaises, fondées après la Révolution et destinées à former l’élite scientifique et technique de la nation. L’École normale supérieure n’ouvrira ses portes aux femmes qu’en 1881, près d’un siècle après sa création. Et il sera encore plus difficile d’accéder à l’École Polytechnique : ça fait seulement 40 ans que la prestigieuse institution est mixte.
Avant cela, le gynécée polytechnicien était relégué dans une annexe : l’« École polytechnique féminine » (basée à Sault, à partir de 1925). Les femmes ont donc finalement droit aux diplômes. Mais les difficultés ne s’arrêtent pas là. L’accès à l’éducation supérieure ne leur donne au départ pas droit aux fonctions professionnelles correspondantes (recherche, enseignement…) (Pestre, 2006). Marie Curie devra ainsi attendre la mort de son mari pour obtenir une chaire à l’université, en remplacement de celui-ci (Laperche, 2004).
Cette inégalité, aujourd’hui révolue en droit, ne l’est pas dans les faits. Cela saute aux yeux dans certaines disciplines où les femmes sont quasi absentes comme les mathématiques, la physique et les sciences de l’ingénieur. Et là où elles sont plus présentes, comme la biologie ou les sciences sociales, les femmes se raréfient au fur et à mesure qu’on monte dans la hiérarchie.
Quand j’étais sur les bancs de la fac, en licence de biologie, nous étions au moins deux tiers de filles. Les travaux pratiques et travaux dirigés était assurés environ pour moitié par des femmes. Par contre, les cours magistraux étaient assurés quasi exclusivement par des hommes. Pourquoi cette évolution du sex-ratio au fur et à mesure que l’on grimpe l’échelle universitaire ? C’est que le parcours scientifique féminin est semé d’embûches.
C’est toute une aventure ! Il faut d’abord échapper au « graphique en ciseau » qui illustre les trajectoires opposés des hommes et des femmes diplômés de l’enseignement supérieur (une courbe grimpe, l’autre s’écroule, on vous laisse deviner laquelle). Ensuite, la carrière universitaire se déroule dans un « tuyau » percé de trous qui aspirent et font disparaître les effectifs féminins au fur et à mesure qu’on monte en grade. Enfin, au dessus d’elles se dresse le célèbre « plafond de verre » auquel elles se cognent la tête dès qu’elles tentent d’accéder aux postes de pouvoir (Mary & Jonas, 2005).

Méritocratie ?

En fait, l’exclusion relative des femmes des milieux scientifiques n’a rien de spécifique. Elles ont en effet été, au cours de l’histoire, exclues de tous les lieux de pouvoir (à quelques exceptions près comme Émilie du Châtelet, mathématicienne et physicienne contemporaine des Lumières). Les sciences, incarnées par les universités, les académies, les laboratoires ne font pas exception. De même, les femmes ont longtemps été exclues des lettres, des arts et de tous les lieux de production intellectuelle (4).

Elles y sont pourtant présentes, en tant qu’épouse, fille poursuivant l’œuvre du père ou encore assistante. Simplement, l’histoire ne les enregistre pas, car elles n’apparaissent pas sur la scène publique. Cela pose deux problèmes. D’abord pour la manière dont on écrit l’histoire, négligeant systématiquement la sphère privée dans son exploration. Ensuite pour la (théorique) universalité de la science.
En effet les stéréotypes de genre, comme l’asservissement des femmes aux tâches domestiques, englobent les sciences et leurs savoirs. Cela oblige à reconnaître la science comme une organisation humaine comme les autres, une institution au fonctionnement sexué, au bénéfice des hommes. L’inégalité hommes/femmes dans les milieux scientifiques est donc… normale. Néanmoins, ce constat pose problème pour une profession qui se considère comme fondée sur la méritocratie, c’est-à-dire sur un système qui privilégie les meilleurs – ceux qui travaillent le mieux – et pas une certaine catégorie sociale (ici, les hommes) (Pestre, 2006).
Alors, comment est-ce possible ? Comment, dans un métier qui tend à l’universalité, à la neutralité, peut-on observer les mêmes inégalités qu’ailleurs ? Pourquoi ne fait-il pas exception ? D’abord, on l’a dit, les sciences n’échappent pas à la discrimination à l’embauche réservée au sexe faible. Mais il y a aussi des raisons spécifiques.
Par exemple, le mode de sélection par les pairs « réunis en commission où justement les hommes sont majoritaires » (Bécarud, 2000). C’est do
nc la méthode de recrutement qui poserait problème ? Pas seulement. La socialisation différente des filles et des garçons est aussi en cause : elle conduit en effet les filles à s’exclure d’elles-mêmes des études scientifiques et techniques.
Les freins se montrent très tôt. Dans les livres illustrés destinés aux tous petits, les métiers ont déjà un genre. Ainsi on apprend à lire en récitant : un médecin, une infirmière, un astronome, une secrétaire… (5) De quoi vous couper l’herbe sous le pied dès les premiers pas. Ensuite, pendant toute la scolarisation se déploie un stéréotype très fort selon lequel l’exercice de la rationalité, de la logique (et en particulier la logique mathématique) sont des activités plutôt masculines (6) (Witowski, 2005). Et à la fin du lycée, on s’étonne que les filles s’orientent plutôt vers les filières littéraires ? (Laperche, 2004).
En conclusion, cette exclusion soulève deux problèmes. L’organisation sexuée des milieux scientifiques peut sembler paradoxale, gênante, pour qui considère les sciences comme universelles. Cette organisation questionne les limites de l’indépendance des sciences vis-à-vis du social.
Deuxième problème, peut être plus important : si l’organisation des sciences est sexuée, plutôt masculine, les résultats et énoncés de sciences ne seraient-ils pas eux aussi marqués par les différences de sexes ? En effet, le sexisme ne s’arrête à la proportion de chercheuses au CNRS, il va se nicher jusque dans les énoncés scientifiques. Les sciences ne seraient-elles pas alors impliquées dans la fabrication et la perpétuation des inégalités, en passant par la naturalisation des différences entre hommes et femmes ?

Ilustrations
Portrait de Mary Blade (une des rares femmes à enseigner dans une école d’ingénieurs aux Etats-Unis en 1946 Smithsonian institution archives
Classe de mathématiques, 1964, LSE library
« How it works », http://xkcd.com
Notes :

(1) Première mathématicienne française enregistrée par l’histoire, née en 1776.

(2) Fille de Lord Byron, née en 1815 à Londres, auteur du premier programme informatique, en note d’une traduction du manuel de la machine analytique de Babbage.

(3) Éthologue américaine née en 1932, spécialiste des gorilles, qui révolutionna l’observation des primates.

(4) Lire à ce propos l’essai de Virginia Woolf, Une chambre à soi, Université de Cambridge, 1929.

La lutte commence au ptit déj




Je me lève le premier matin dans mon nouvel appart. La tête dans le pâté, je tâtonne pour trouver un mug pour prendre mon café vital. Je tombe sur cette magnifique tasse offerte par ma logeuse à sa fille. Réveil brutal, plus besoin de café. Donc si je comprends bien, si je suis une fille, j’ai le choix de rêver de devenir: prof, véto, actrice, chanteuse, infirmière, ou modèle. Pas astronaute, pilote de chasse, PDG, chirurgien, ou chercheur. D’la balle. Moi qui avait besoin de motivation pour demander 500 000 euros à l’Union Européenne pour un projet scientifique… Je vais plutôt aller me recoucher.  P.

Google search reveals what people think about women

Une campagne des Nations Unies utilise les résultats de complétion automatique recherche google pour dénoncer le sexisme. Faites l’essai vous-même, tapez « women shouldn’t » ou « women need » sur google. Flippant…

Je suppose que ça a donc encore une signification d’être féministe de nos jours. Sauf que…

Ouep. C’est pas gagné…

P. 

Beauté fatale. De Mona Chollet

Voilà le bouquin culte qui a lancée pas mal d’entre nous (enfin, moi en tout cas) dans l’aventure féministe (l’étincelle ayant été le clip « Science it’s a girl thing »). Je saoule tout le monde avec ce bouquin depuis plus d’un an, vous allez donc y avoir droit vous aussi. Mona Chollet y expose, avec clarté, finesse et ironie, comment l’industrie de la mode et de la beauté contribue, en plus des clichés ambulants, à nous enfermer dans une image féminine rikiki et niaiseuse, et à nous faire culpabiliser de ne pas ressembler à Kate Moss. Au delà des réflexions courantes sur l’image du corps, tout un volet est développé sur la façon dont nous doutons de nous même et n’osons pas aller vers des domaines réservés aux hommes. Malgré un ton caustique et parfois un peu polémique, Mona Chollet développe avec rigueur et force d’exemples parlants ses idées, et elle nous fait du bien. Un must pour prendre conscience qu’on est pas seules avec nos questions, et pour commencer à réfléchir sur qui nous voulons réellement être, au delà des clichés et des pressions sociales. 
P.

Science faculty’s subtle gender biases favor male students

Voici un article publié dans PNAS par Moss-Racusin et ses collaborateurs l’an dernier (libre accès: pdf).  J’y repense souvent quand je recrute un/une stagiaire… Dans cette  étude, des chercheurs ont soumis des candidatures identiques à des comités de sélection qui devaient choisir un étudiant pour gérer leur labo, en changeant uniquement le prénom. Voilà la façon dont les candidats étaient perçus:

Scores obtenus par des candidats évalués par un comité mixte sur trois critères: compétence,
probabilité d’embauche et capacité à encadrer les étudiants. N= 126. Fig tirée de Moss-Racusin et al. 2012. Article PNAS en open access

 Dingue. A CV égal, une fille est perçue comme moins compétente, moins capable d’encadrer des étudiants, et sera moins susceptible d’être recrutée. Ma première réaction a été de me dire que c’était sans doute biaisé par un quelconque défaut expérimental (on se refait pas). Que nenni. Puis de me dire que c’était les hommes du comité qui étaient particulièrement machistes (c’est toujours plus facile d’accuser quelqu’un). Hélas non. Les femmes du comité aussi. Alors j’ai commencé à m’interroger sur mes propres biais intérieurs. Et misère, j’en ai aussi. Pleins. Quand je choisis mes comités de thèse, mes boss, mes stagiaires. Il y a toujours une partie de moi qui ne réconcilie pas tout à fait le leadership et la féminité. Y compris pour moi-même. C’est pas gagné… 

P.

Lean in: women, work, and the will to lead. De Sheryl Sandberg

 

Le livre buzz du mois. Sheryl Sandberg est devenue l’icône (controversée, certes) du féminisme moderne. Un petit résumé:  http://video-subtitle.tedcdn.com/talk/podcast/2010W/None/SherylSandberg_2010W-480p-fr.mp4


Je suis en train de lire le livre. Je me prends une sacrée claque dans ma tête à vrai dire. Je suis passée par plusieurs stades de scepticisme, comme la plupart de ses détracteurs d’ailleurs. Il est vrai que Sandberg est N°2 de Facebook, que je n’apprécie pas des masses, qu’elle est assez américaine dans sa façon de voir les choses, qu’elle ne s’adresse qu’aux femmes qui veulent avoir des enfants et pas aux autres. Mais bon, malgré tout ça, quel charisme, quelle leçon, bref, quelle belle claque! Sheryl Sandberg réussit l’exploit de pointer du doigts nos doutes les plus ancrés, qui nous font reculer au moment de s’investir dans nos carrières, et qui nous empêchent de « prendre place à table » (lean in) et de prendre confiance dans nos compétences. Sans accuser personne, sans nous faire culpabiliser, elle souligne avec sensibilité, justesse et énergie les mécanismes subtils qui nous font douter de nos capacités, et aboutissent à ce constat amer: 190 dirigeants d’Etat 9 femmes, 15% de femmes au sommet des grandes entreprises ou des assemblées politiques. Alors que nous représentons 50% de la population. Ce qui m’a le plus marquée: un homme qui a du succès, c’est normal, et apprécié. Une femme qui a du succès en revanche, génère le doute et le malaise, auprès des femmes comme des hommes. Beaucoup se disent qu’elle est sans doute trop ambitieuse, calculatrice, castratrice. A nous de changer ça. Parce que tant qu’on continuera à s’excuser de réussir ou à culpabiliser de bien travailler, nous aurons toujours la tentation de nous replier sur nos refuges féminins: le foyer, le thé, les bébés. Là où personne ne peut nous accuser de prendre la place d’un homme. Alors que cela doit rester un choix libre, et pas un refuge. Alors je remercie Sandberg d’avoir eu le courage d’écrire ce bouquin, et je me remets au boulot. Lean in! 

P.

Témoignage

Echange entre un chercheur et une étudiante, à un colloque: « Ahlàlà c’était sympa la journée d’hier avec les collègues, on a fait pleins de blagues de cul. » La fille « Et y avait des filles au milieu? » Lui: « Ah oui, yavait même une meuf qui rigolait avec nous. Un peu une salope quoi. » Arf. C’est vrai que si on rentre dans le jeu on est des salopes, si on répond pas on est des prudes.

Témoignage

Réactions des gens (hommes et femmes, yen a pour tout le monde) quand je leur parle du fait que je sois féministe:
Type N°1: « Mais enfin, pourquoi tu m’emmerdes avec ça? Y a plus de problèmes maintenant, c’est l’égalité hommes-femmes, avec la parité et tout ça! ». Réaction de type: « déni ». Plutôt facile à tacler (16% d’inégalité de salaire en France à travail égal, ça parle tout seul).
Type N°2 (plus subtil): « Ah oui, jcomprends, c’est vrai que ça doit pas être facile pour toi, c’est parce que dans ton job c’est compliqué » ou alors  » Ma pauvre, c’est vrai que toi t’as pas eu de chance, c’est normal que tu sois énervée ». Réaction de type: « paternaliste ». Chaud à tacler. Du genre, je compatis, ma petite, mais au fond, tu nous fais une crise d’hystérique émotive, c’est pas du sérieux. C’est de la bienveillance paralysante. Super dangereux, ça reporte le problème au niveau personnel, et c’est bigrement efficace. Seule parade, respirer un grand coup et dire « C’est ptet un problème personnel que j’ai, mais que dans ce cas là, on est quelques millions à avoir le même. » Ouf.
Type N°3 (ma préférée): « Ah ouais? T’es  féministe toi? Euh… Mais moi, j’ai jamais eu de problème avec ça hein? Moi jsuis pas sexiste, dis? J’ai jamais rien dis contre les femmes,hein? Moi, j’adore les femmes! » Réaction de type: panique. Cute.